Stan Douglas, gratter le vernis de la vérité photographique

Stan Douglas, «20 June 1930», 2021
Photo: Stan Douglas, Victoria Miro et David Zwirner Stan Douglas, «20 June 1930», 2021

Un pied dans la chaleur sensuelle des clubs new-yorkais, un autre dans un pays plombé par le soleil et la guerre civile, Stan Douglas semble avoir le don de l’ubiquité. Il semble aussi connaître la formule pour voyager dans le temps. Car les photos de son projet Disco Angola, au cœur d’une nouvelle exposition à Montréal, décrivent les années 1970 avec une bonne dose de réalisme.

Ce n’est pas tout. L’artiste de Vancouver met actuellement le point final à un travail qui l’a littéralement mené, en pleine pandémie, à Londres et au Caire. Un voyage révolutionnaire : dans ces photos et vidéos qu’il dévoilera lors de l’imminente 59e Biennale de Venise, il réunit les années 1848 et 2011 sous le prisme des révoltes planétaires qui les ont secouées.

La Fondation PHI n’a pas obtenu le privilège d’offrir un pré-Venise. Son exposition Dévoilements narratifs n’en est pas moins séduisante. La série Disco Angola (2012), qui n’avait jamais atterri au Québec, occupe avec élégance les quatre étages d’un des bâtiments de PHI. Sa seconde adresse abrite une exclusivité : les images imprimées de Penn Station’s Half Century(2021), œuvre d’intégration à l’architecture jusque-là seulement visible à la gare de New York.

Pris avec les derniers réglages du projet pour le pavillon du Canada de la Biennale de Venise, Stan Douglas ne s’est pas déplacé à Montréal. C’est aussi en raison de ses responsabilités universitaires qu’il a accordé des entrevues depuis ses quartiers de Los Angeles. « J’avais l’habitude de venir à Pasadena quelques jours puis de repartir, dit celui qui enseigne depuis 2009 au Art Center College of Design. Depuis 2021, je dirige le programme d’études supérieures, ce qui m’a forcé à déménager. »

C’est la Fondation PHI qui l’a contacté pour monter une exposition. « Ça m’a donné l’occasion d’imprimer des images en haute résolution de Penn Station », reconnaît-il. Celles à la Moynihan Train Hall de Manhattan ont été imprimées sur verre, dont le résultat ne le satisfait pas entièrement.

Avec ces photos déterrant l’historique Penn Station, gare démolie en 1963 pour faire place au Madison Square Garden, Stan Douglas fabule un demi-siècle de faits — précisément ceux entre le 1er mars 1914 et le 20 juin 1957. Chacun des neuf panneaux a une date en guise de titre et représente, dans un déploiement panoramique, le simple quotidien de voyageurs ou d’étonnantes scènes (des adieux aux soldats, des numéros de cirque…).

Espaces utopiques

 

Stan Douglas, c’est l’artiste de l’histoire revisitée. Ses projets puisent dans le passé, mêlent connu et méconnu (ou inventé), pointent autant l’injustice que le grandiose. L’artiste se permet de gratter toutes les couches de vérité appliquées sur la photographie, comme du vernis. Il y a d’autres vérités, estime-t-il.

Les images de Disco Angola ont été réalisées par un fictif photojournaliste. Elles fusionnent prises de vue réelles et créations numériques. Douglas n’a jamais mis les pieds en Angola et ce qu’on voit, affirme-t-il, a été photographié dans un hôtel californien.

À chaque étage consacré à Disco Angola, deux seules images se côtoient. En une série d’oppositions — intérieurs versus extérieurs, foules actives, d’autres passives, danses de combat, suivies de soldats danseurs —, Douglas rapproche le disco, « espace utopique » récupéré par l’industrie, et l’Angola, dont le rêve d’indépendance a été étouffé durant la Guerre froide. « On a exploité l’intimité [de ces deux univers] », dit-il, et fait chavirer leur avenir.

Le réalisme si trompeur chez Stan Douglas prend tout son sens dans l’image Checkpoint et sa ligne formée par une carcasse de camion, d’un arbre et… d’un réfrigérateur. Pour cette scène, il ne s’est pas inspiré d’une photographie de presse, mais D’une guerre l’autre (2011), essai de l’aussi ambivalent écrivain et journaliste polonais Ryszard Kapuscinski. « Selon lui, la vie et la mort se confondent dans un point de contrôle angolais, résume l’artiste canadien. Les soldats avaient tous le même uniforme, tu ne pouvais pas savoir pour qui ils combattaient, même en disant “Salut camarade !”»

Diplômé du Emily Carr College of Art de Vancouver, cuvée 1982, Stan Douglas s’est fait connaître pour la fabrication de ses images, à l’instar de ses prédécesseurs du mouvement baptisé « école de Vancouver », dont Jeff Wall. Lui-même ne cache pas cette filiation, même s’il aime aussi rappeler ses ambitions picturales, nourries par les tableaux de Pieter Brueghel. « J’aime les multiples temporalités chez lui, leur simultanéité. »

Mais avant tout, c’est le cinéma qu’il mime. Il travaille avec des « équipes de films », utilise des appareils de tournage, fait appel à des foules de figurants, cumule les accessoires. Les immenses photographies de Penn Station’s Half Century ont bénéficié de la collection de l’organisme montréalais Le grand costumier.

Tel un cycle de films, Dévoilements narratifs rassemble de multiples histoires. Dans Penn Station’s…, le grandiose côtoie le banal et le patrimoine architectural, les petits récits.

Stan Douglas donne crédit à son équipe de chercheurs, qui a parcouru « des montagnes de journaux » pour tirer de l’oubli des cas comme l’arrivée triomphante à la gare d’Angelo Herndon, syndicaliste noir injustement emprisonné. « En 1914, la neige a cloué les trains. Je ne sais pas quelleétait l’ambiance, c’est une pure fantaisie », dit l’artiste au sujet des images où il met en scène, dans un hall soigneusement éclairé, une fanfare, des jongleurs, des trapézistes et même des dormeurs.

Au sujet de son œuvre pour Venise, qui ouvrira le 23 avril, il n’a pas pu dire grand-chose, l’essentiel étant sous le coup d’un embargo, sinon qu’il en a eu l’idée lors du 10e anniversaire d’une année 2011 teintée de révoltes populaires survenues en Égypte, en Angleterre et ailleurs. Ce sera sa cinquième présence, rien de moins, à la Biennale, qui reste la plus prestigieuse parmi les grandes expositions internationales d’art.

Dévoilements narratifs 

Photographies de Stan Douglas. À la Fondation PHI pour l’art contemporain, 451 et 465 rue Saint-Jean, jusqu’au 22 mai.

À voir en vidéo