«Dessiller: s’ouvrir au hors-champ»: voir et savoir sont-ils suffisants?

Vue de l’exposition «Dessiller: s’ouvrir au hors-champ» au Musée d’art de Joliette avec un détail de l’œuvre «To Hold a Smile [Garder le sourire]» de Michaëlle Sergile
Photo: Romain Guilbault Vue de l’exposition «Dessiller: s’ouvrir au hors-champ» au Musée d’art de Joliette avec un détail de l’œuvre «To Hold a Smile [Garder le sourire]» de Michaëlle Sergile

En 2020, pour fêter les 100 ans du droit de vote des femmes aux États-Unis, le Musée d’art de Baltimore avait pris une décision « radicale ». Alors que sa collection ne comportait que 4 % d’œuvres réalisées par des femmes, ce musée avait décidé, pour une année, de n’acheter que des œuvres faites par celles-ci. Mesure extrémiste ? En 2018, une étude menée par Artnet News démontrait qu’entre 2008 et 2018, les œuvres des femmes ne constituaient que 11 % des acquisitions et 14 % des œuvres dans les expositions des 26 musées d’art les plus importants aux États-Unis. Les choses ne vont guère mieux au Canada.

Pourtant, dans les années 1980 et 1990, grâce entre autres aux interventions des Guerrilla Girls, on avait cru que de telles injustices deviendraient choses du passé. Que nenni ! Dans ce contexte, il n’est donc pas étonnant qu’Anne-Marie St-Jean Aubre ait décidé de monter au Musée d’art de Joliette une exposition n’incluant que des femmes artistes. Mais la conservatrice a su réunir ces créatrices autour d’un thème qui permet à la fois de discuter de cette question incontournable tout en la resituant dans un contexte plus large qui est d’actualité, celui du hors-champ.

Pour St-Jean Aubre, « il ne s’agit donc pas seulement de donner de la visibilité à ces créatrices, mais de montrer des démarches qui parlent d’enjeux qui nous touchent tous, qui traitent de questions identitaires primordiales qui incluent aussi les questions queers ». Il est donc presque triste que nous ayons à les présenter comme « œuvres faites par femmes », plutôt que simplement et uniquement comme « œuvres d’art »…

Mais voilà une bonne manière d’inclure à la fois des femmes blanches créatrices, mais aussi des femmes artistes appartenant à d’autres communautés, discutant de sujets qui débordent du cadre conventionnel. Des œuvres qui permettent de « sortir du placard ou de défoncer le plafond de verre, c’est-à-dire à refuser les désignations, les modèles et les définitions pour s’affirmer et prendre sa place ». Et ces œuvres le font avec intelligence.

L’artiste Michaëlle Sergile frappe fort avec To Hold a Smile (Garder le sourire) et We Wear the Mask (Nous portons le masque), œuvres multimédias qui nous disent comment le rire fut et est peut-être encore de nos jours une « stratégie de survivance » pour bien des individus de la communauté noire. Dans une mise en abyme exceptionnellement troublante, Sergile met en scène l’adaptation, superbement interprétée, d’un poème de Paul Laurence Dunbar, intitulé We Wear the Mask (1896), par Maya Angelou qui en profite pour y ajouter des passages de son propre poème, For Old Black Men. Cette grande œuvre parle du rire des travailleuses domestiques noires et se révèle aussi un hommage à la militante des droits civiques Rosa Parks.

Mais l’œuvre de Sergile ne se résume pas à une intervention éducative ou de l’ordre de la remémoration historique. Dans sa vidéo, l’artiste nous offre une performance tendue, garde un sourire forcé durant de nombreuses minutes, un douloureux sourire exprimant toute la souffrance, le cri d’une communauté.

Une autre œuvre marquante de cette expo est sans nul doute celle de Nadège Grebmeier Forget qui, elle aussi, montre comment la performance en art est source primordiale de contestation des normes.  Comme l’explique Mme St-Jean Aubre, dans cette installation vidéo, il s’agissait de « traduire l’énergie de sa pratique, l’expérimentation dans l’excès qu’incarne son œuvre ». Le résultat est un collage d’une densité et d’une intensité ahurissantes, un autre des moments majeurs de cette exposition qui nous démontre comment l’art engagé peut être créateur d’expressions formelles qui s’emparent émotionnellement du spectateur.

Et il nous faudrait aussi parler des importantes œuvres de Lorna Bauer, Alicia Henry, Tau Lewis, Eve Tagny… Évoquons L’ivresse des profondeurs de Marie-Claire Blais, œuvre qui ouvre ou clôt cette expo — selon le parcours que le visiteur empruntera — et qui donne à voir des surfaces de toiles de jute qui semblent sortir du cadre du châssis qui, conventionnellement, tend la toile d’un tableau. Les couleurs ici conviées évoquent à la fois une aube ou un crépuscule. Sommes-nous au début d’une lame de fond ou tomberons-nous à nouveau rapidement dans une lente éclipse de ces valeurs de transformations sociales ? Et en sommes-nous encore et seulement à l’étape de l’éveil des consciences ?

On en profitera pour se dire que nos musées doivent passer à une autre phase et consacrer enfin à des femmes artistes des expositions importantes. Juste pour le plaisir, établissons une courte liste des expos solos majeures au Musée des beaux-arts de Montréal dans les dernières années : Riopelle, Mugler, Picasso, Calder, Chagall, Benjamin-Constant, Mapplethorpe, Rodin, Warhol, Fabergé, Doig… Les choses ont-elles vraiment changé depuis 40 ans ?

Dessiller : s’ouvrir au hors-champ

Commissaire : Anne-Marie St-Jean Aubre. Au Musée d’art de Joliette, jusqu’au 15 mai.

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