Maude Arès et Massimo Guerrera ensemble face au temps et à la matière

En action lors du passage du «Devoir», les artistes Maude Ares et Massimo Guerrera intègrent pigment liquide, encre, sucre et argile, faisant naître grâce à leurs gestes concertés en silence une « sculpture-fluide » dans un « dessin-paysage ».
Photo: Adil Boukind Le Devoir En action lors du passage du «Devoir», les artistes Maude Ares et Massimo Guerrera intègrent pigment liquide, encre, sucre et argile, faisant naître grâce à leurs gestes concertés en silence une « sculpture-fluide » dans un « dessin-paysage ».

C’était écrit dans le ciel que les artistes Maude Arès et Massimo Guerrera devaient se rencontrer tant leur démarche artistique stimule des points de rapprochement. Pourtant, il y a à peine un an, celle qui est à l’orée de la trentaine et celui qui a 30 ans de carrière ignoraient presque tout de leur existence respective. Il revient à la galerie B-312 d’avoir concrétisé leur réunion dans une proposition hautement originale visant à souligner les 30 ans du centre d’artistes autogéré.

Pour la programmation de cet anniversaire, célébré en trois expositions spéciales dont il s’agit de la première, les deux artistes ont décidé de se réinventer en duo, abolissant d’emblée les frontières de leur signature personnelle dans un audacieux processus de création ouvert activé jusque dans la galerie qui accueille leur installation.

Le travail évolue au fil des semaines, avec les artistes qui sculptent et dessinent, exposant parfois au public la chorégraphie de leurs gestes exécutés en tandem. Un des plus grands mérites de la proposition tient dans ce pont jeté entre deux générations que les artistes matérialisent de fois en fois.

 

Ce n’est pas tout. Alors que leurs créations protéiformes se tiennent au ras du sol, contre les murs, elles enserrent un élément imposé par le comité organisateur : la maquette à l’échelle 1:2 du local occupé par le centre à ses débuts, au troisième étage de ce même édifice qu’est le Belgo. B-312 y reste fidèle, contrairement à d’autres lieux de diffusion qui l’ont quitté au cours des dernières années, preuve que le circuit de l’art actuel a changé au gré des mutations de la métropole.

Dans la grande salle, la structure se dresse, tel un spectre du passé. Les artistes ont également voulu se mesurer à l’histoire du centre, trouvant une ingénieuse façon de revisiter les programmations antérieures pour y repérer toutes les expositions tenues. Ils feront désormais partie de cette histoire qu’ils se gardent bien toutefois d’ériger en monument.

Réseau de significations

 

Le tout tient plutôt du contre-monument. Les matières incarnent des compositions précaires et miniaturisées qui s’échoient à l’horizontale ou qui, rafistolées, s’élancent timidement à la verticale.

Au lieu d’écraser par sa présence, la structure centrale est quant à elle un faire-valoir. Elle redirige le regard sur ce qui l’entoure, et ce qu’elle contient, célébrant moins une histoire officielle, la sienne, que la production inédite engendrée par la rencontre des artistes, dans le présent de leurs actions. Le titre signale d’ailleurs la complexité du programme : États fluides. Entre la dureté du faire et la délicatesse des fards à joues.

Les artistes affirment n’avoir pratiquement rien acheté pour cette exposition, qui requalifie des restes trouvés dans les friches aux abords de leur atelier, là où traverse une voie ferrée, comme chez elle, au nord de la rue Chabanel, et chez lui, dans le quartier Hochelaga-Maisonneuve. En archéologues urbains, ils en ont ensemble fouillé les décombres, exhumant des objets et des matériaux qu’ils ont méthodiquement recueillis, transformés et organisés sur des présentoirs, mi-autels, mi-supports muséaux.

Les gestes posés instaurent un réseau de significations entre les trouvailles sauvées de l’abandon, témoins d’une société peu soucieuse de consommer et de jeter. Attentifs, les artistes s’intéressent quant à eux à la patine laissée par le temps sur les objets auxquels ils prêtent de nouvelles potentialités, même le moindre bout de fil coloré. Ces petits riens composent des « sculptures suspendues », qui tiennent uniquement par la pression des mains concertées des artistes, le temps d’une pose.

Parmi toutes les matières, l’argile est peut-être celle qui fait exception, pour avoir été prise sur les tablettes d’un commerce. Les deux artistes, qui ont l’habitude de la travailler, l’incorporent dans tous ses états, sèche et solide ou humide et molle. Les sculptures portent les traces de manipulations semble-t-il encore inachevées. Elles matérialisent le langage commun élaboré par le duo, au travail comme au repos.

En effet, le démarquage entre l’art et le non-art est sous nos yeux confus puisque des couvertures au sol invitent à la détente. Quelques fruits traînent aussi en signe de collations prises sur les lieux.

Présence au monde

 

Ces indices de vie sont typiques des œuvres d’Arès et de Guerrera, qui font aussi dans l’invention « d’outils-sculptures », dont quelques-uns se trouvent dans la petite salle. Ces outils se présentent comme des créatures avec qui font équipe les artistes pour réaliser au sol des « dessins-paysages », de grands lavis qui évoquent un fragile équilibre entre effets contrôlés et accidentels.

C’est comme si les artistes prêtaient à la matière et aux objets une vie propre avec laquelle ils entrent en contact, respectueux dans leur façon d’inscrire ainsi chaque fois leur présence dans le monde sensible, et avec les autres.

Ils ont eu la même attention dans la fouille des archives du centre, déployant sur les murs de la réplique du premier local les cartons de vernissage qui ont fait la promotion des expositions passées. La frise suit une logique définie par le duo, qui a voulu privilégier des liens formels, d’autres réseaux d’énergies, plutôt qu’un ordre chronologique. Habituellement loin de l’image photo, les artistes surprennent ici, créant un hiatus avec le reste de l’exposition.

Un mobilier de bureau recréé en miniature vient heureusement réinscrire leur touche au sein de ce cénacle de fortune. Dans les regards conjugués de Maude Arès et de Massimo Guerrera, c’est la pertinence du centre d’artistes qui apparaît, en tant que lieu de diffusion important pour des artistes émergents ou établis, dans le soutien de pratiques encore en ébullition, bref, dans ce créneau risqué et vivant d’un art en train de se faire.

États fluides Entre la dureté du faire et la délicatesse des fards à joues

De Maude Arès et Massimo Guerrera. À la galerie B-312 jusqu’au 12 mars.

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