Laferté Coutu ausculte les formes d’une autre épidémie

Vue de l’exposition «Sanatoriums» d’Alexia Laferté Coutu
Photo: Alignements Vue de l’exposition «Sanatoriums» d’Alexia Laferté Coutu

Quelles traces, quelles empreintes et même quelles cicatrices profondes laissera la pandémie de COVID-19 sur nos sociétés ? Et sur le milieu de l’art ? Déjà, plusieurs musées américains ont vendu des œuvres pour couvrir les baisses de revenus dues à la diminution de visiteurs. En 2020 et 2021, ce fut le cas du Brooklyn Museum et du Metropolitan Museum of Art à New York. Même la Royal Academy of Arts de Londres a évoqué la possibilité de vendre son trésor national, son célèbre Tondo Taddei sculpté par Michel-Ange. Et nous pourrions aussi évoquer tous ces artistes qui depuis deux ans ont décidé de changer de carrière faute de débouchés professionnels.

Même dans les thèmes des œuvres d’art, nous commençons à voir l’impact de cette pandémie et des réponses gouvernementales qui en découlent, tels ses couvre-feux et ses isolements imposés, parfois d’une manière pour le moins confuse. C’est le cas dans la plus récente expo de l’artiste Alexia Laferté Coutu, expo intitulée Sanatoriums. Une création qui a su ne pas tomber dans une simple illustration.

Faudrait-il évoquer le livre La maladie comme métaphore de Susan Sontag ? Laferté Coutu a donné naissance à une œuvre riche en significations qui interpelle d’une manière artistique la réponse offerte par nos sociétés à une autre épidémie, celle de tuberculose, appelée aussi la « peste blanche », fléau qui persista jusque dans les années 1950. L’artiste semble ainsi nous amener à réfléchir à la présente pandémie et aux réponses offertes à celle-ci par notre monde contemporain.

À l’aide d’argile, Laferté Coutu a commencé par réaliser des empreintes d’éléments architecturaux de sanatoriums bâtis à Montréal et à Sainte-Agathe. Les gens qui l’ont vu faire pouvaient croire qu’elle réparait la pierre et les ornements de ces bâtiments. Symboliquement, elle s’intéressait plutôt à la mémoire et aux principes qui ont vu naître ces édifices. Après avoir ramené ces empreintes à son atelier, elle s’en est servie pour réaliser, en négatif, un moule de plâtre pressé de sable qui lui a permis de couler du verre, un verre opaque, parfois coloré, selon les variations faites à son processus de création.

Elle a ainsi créé des œuvres de verre aux formes organiques et étranges. Une œuvre qui évoquera un art post-minimalisme, celui d’une Eva Hesse ou du jeune Bruce Nauman, qui était fasciné par les espaces en négatifs, parfois ceux de son corps, montrant comment un monde entoure nos vies, s’articule autour d’elles.

Mise en ordre du chaos de la pandémie

Après que le premier sanatorium — mot qui signifie « propre à guérir » — eut été bâti en Allemagne dans les années 1850, bien des pays en Europe et en Amérique du Nord emboîtèrent le pas. Au Québec, au début du XXe siècle, on construisit plusieurs de ces établissements, dont le sanatorium Prévost, le sanatorium Laurentien, le sanatorium Bourget qui faisait partie de l’hôpital Saint-Jean-de-Dieu. Pour tenter de guérir la tuberculose, on avançait à tâtons, on improvisait des mesures sanitaires et même des traitements multiples, souvent inefficaces.

Dans ces édifices où on espérait soigner la tuberculose, fléau que la médecine ne guérissait pas, une certaine esthétique architecturale s’est mise en place en lien avec le concept d’hygiénisme qui se développa à partir du XIXe siècle. Les sanatoriums, espaces ordonnés, étaient construits avec de nombreuses fenestrations. Comme l’explique le texte de présentation — signé par François Lemieux —, à défaut d’avoir des traitements vraiment efficaces, les médecins et architectes de l’époque avaient inventé des lieux où « l’imaginaire du bien-être et de la propreté […] s’incarnait notamment dans l’usage de plus en plus répandu du verre ; un matériau qui laisse passer la lumière, permet de voir les souillures et se lave facilement ».

Mais ces lieux, qui devaient marquer la différence entre les malades et les gens en santé, sont vite devenus des lieux d’isolement, d’exclusion et d’enfermement. Dans son œuvre, Laferté Coutu retourne le désir de transparence et de propreté de ces lieux en une structure opaque, secrète, où les bonnes intentions se transforment en modèle étouffant. Ces sanatoriums pourront-ils évoquer la façon dont, de nos jours, nous isolons, afin de les « protéger » d’une manière souvent arbitraire, les personnes âgées, parfois seules dans leur chambre ou leur petit studio situé autant dans des CHSLD que dans des maisons de retraite ?

Laferté Coutu nous signale aussi comment cette incarnation de l’hygiénisme en architecture se retrouvaaussi dans l’urbanisme avec l’édification de fontaines dans les espaces publics. Voilà la réponse trouvée aux mauvaises conditions de vie des ouvriers qui souffraient d’un taux élevé de mortalité due à la tuberculose. Pourtant, ce fut l’industrialisation qui mit en place des conditions d’hygiène insalubres pour les classes les plus pauvres et qui fit des logements ouvriers de vrais bouillons de culture pour la tuberculose.

Au centre de la galerie, une œuvre évoquera cela. Le visiteur y retrouvera en effet le moulage retourné d’un fragment d’une fontaine Wallace de 1872, forme répétée pour former un cercle, tel un cercle vicieux — qui fera penser lui aussi au postminimalisme et aux Rings de Bruce Nauman. Ce cercle évoque-t-il la manière dont nos sociétés ont tendance à répéter les mêmes erreurs ? Faudra-t-il se demander comment la mondialisation a favorisé la pandémie actuelle en lui permettant de se répandre comme une traînée de poudre ? Une œuvre qui fera réfléchir.

Sanatoriums

D’Alexia Laferté Coutu.  À Occurrence, espace d’art et d’essai, jusqu’au 19 février.

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