La voie lumineuse de François Morelli saluée

François Morelli pratique le dessin sur plus d’un support et à des dimensions parfois monumentales.
Valérian Mazataud Le Devoir François Morelli pratique le dessin sur plus d’un support et à des dimensions parfois monumentales.

Il est arrivé à l’art porté par l’esprit de révolte de la contre-culture des années 1960 ; par la faute d’un frère aîné et des explorations langagières des Claude Gauvreau et Raôul Duguay. Depuis, à coups de tampons encreurs, de fils métalliques et de performances sous forme d’expéditions, François Morelli a tissé sa toile de revendications sociales et d’appels à la liberté de création. Cette grande figure de l’art contemporain québécois est honorée du prix Ozias-Leduc 2021. La récompense a été attribuée mardi pour la dixième fois, par la Fondation Émile-Nelligan.

Pionnier de la multidisciplinarité, Morelli pratique le dessin sur plus d’un support et à des dimensions parfois monumentales. Il sculpte aussi des objets volontiers portatifs. Ses actions l’ont mené à traverser Montréal, à pied, ainsi que des villes d’Europe et des États-Unis.

Né en 1953 au Centre-Sud, où il possède depuis trente ans son atelier, l’homme n’est pas seulement un artiste aux mille idées. Ce retraité de l’Université Concordia s’est aussi fait connaître comme enseignant et, au-delà des campus, comme un citoyen engagé.

Sur sa table de travail repose une photographie où il apparaît les pieds dans l’eau, en pleine performance. C’est le Saint-Laurent, signale-t-il. On le voit de dos, tuque sur la tête — son habituel look — et des branches d’arbre portées comme des gants — énièmes prothèses de son cru.

La photo, qui sera exposée à la Galerie 3 de Québec au printemps, résonne comme un écho lointain à une de ses premières actions, qu’il venait d’évoquer en entrevue. C’était en 1982, dans les eaux du lac Saint-Jean. Alors jeune professeur à l’Université du Québec à Chicoutimi (UQAC), François Morelli déplorait les rejets de mercure par l’aluminerie Alcan, qui empoisonnaient les poissons. Il s’en souvient bien : il y a obtenu son tout premier prix.

« Le comité d’environnement et d’écologie d’Alma m’avait donné un petit trophée. Un chroniqueur chasse et pêche avait couvert l’événement. Ce n’était pas le milieu de l’art qui parlait de l’œuvre », raconte-t-il, enjoué.

L’anecdote le fait sourire, nous fait sourire. Elle résume cependant toute l’importance qu’il accorde à pousser l’art hors de son carcan, à travailler en dehors de ce seul milieu.

Photo: Valérian Mazataud Le Devoir

Après son bref passage à l’UQAC, François Morelli a vécu dix ans à New York et a obtenu une maîtrise de la Rutgers University, siège intellectuel du mouvement Fluxus. Si c’est lors de ses études à l’Université Concordia dans les années 1970 qu’il a reconnu en Irene F. Whittome un modèle qui transgresse les disciplines, c’est auprès des New-Yorkais Martha Rosler et Leon Golub, entre autres, qu’il a trouvé son élan. « Le combat à Golub, c’était de faire de la peinture et contester de l’intérieur des arts visuels. J’ai compris que je pouvais couvrir large, être interdisciplinaire. »

Corrompre la ligne

 

Assorti d’une bourse de 25 000 $ — à 5000 $ près du prix Borduas, attribué par Québec —, le prix Ozias-Leduc récompense « l’ensemble de l’œuvre » d’un artiste québécois. Dans son discours livré mardi, le président du jury et directeur du Musée des beaux-arts de Montréal, Stéphane Aquin, a souligné la « voie lumineuse » tracée par Morelli, dont la multidisciplinarité « est une exploration sans cesse renouvelée des rapports entre la forme et le sens ».

Le principal intéressé apprécie la prestigieuse reconnaissance, mais ne la voit pas « comme une finalité ». Ce qui lui plaît dans ce prix, c’est qu’il ne découle pas d’une mise en candidature, contrairement au Borduas. « Chaque membre du jury arrive avec un nom. Les gens doivent argumenter. Le processus rend le prix encore plus gratifiant. Ce débat fait que [quelqu’un] est choisi. »

La parole et l’échange sont au cœur de son parcours. S’il a fait du dessin son principal moyen d’expression, c’est qu’il répondait à plusieurs besoins innés. « Le dessin est une première pulsion », dit-il. C’est le « glissement » de la calligraphie à l’écrit qui l’a attiré, ce passage du mot à l’image, de la représentation au geste, toujours présent chez lui.

Comme la performance, le dessin est inclusif, et Morelli ne se fait pas prier pour citer les musiciens, les danseurs et les architectes qui dessinent. Lui aime corrompre la ligne droite, à l’instar de Gauvreau, qui « déréglait le langage ».

Le prix de la Fondation Nelligan aboutit dans les mains de François Morelli quatre ans après l’exposition qui le célébrait au centre 1700 La Poste. L’hommage d’un musée, lui, se fait toujours attendre, comme pour la plupart des artistes de sa génération.

« Si on a besoin d’une famille pour élever un enfant, on a besoin d’une communauté pour créer un artiste. Sans Christiane Chassay, sans Joyce Yahouda [ses galeristes dans les années 1990 et 2000], sans Isabelle de Mévius [directrice du 1700 La Poste], je ne suis pas là », poursuit celui qui affirme que l’expo de 2017 l’a rendu populaire. « [Avant], quand je me promenais au marché Jean-Talon, les gens ne m’arrêtaient pas pour me dire “M. Morelli, on a aimé votre expo”. »

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