Gilles Mihalcean, ouvrier et poète

Il y a de l’imprévisible chez Gilles Mihalcean. Ou une dose de ludique qui éveille la curiosité, qui ouvre une porte sur son univers. Essayer de voir ce qu’il y a l’intérieur des objets, c’est ce que lui-même admet faire en travaillant.
Marie-France Coallier Le Devoir Il y a de l’imprévisible chez Gilles Mihalcean. Ou une dose de ludique qui éveille la curiosité, qui ouvre une porte sur son univers. Essayer de voir ce qu’il y a l’intérieur des objets, c’est ce que lui-même admet faire en travaillant.

De la trentaine de pièces, petites ou grandes, sur socle ou au sol, qui composent l’exposition Retournements et détournements ressort le malin plaisir de Gilles Mihalcean à naviguer dans un espace où s’entrechoquent matériaux, idées et sensations. Le survol de son art que propose le centre 1700 La Poste a tout de l’élégant hommage si mérité et néanmoins attendu depuis longtemps.

Chaque œuvre exposée est un ensemble d’énigmes, à la fois de forme et de sens. Entre abstraction et narration, la poésie du sculpteur parle de l’humain, de son quotidien, de son destin. Non sans tensions, non sans humour.

« La sculpture a quelque chose de tragique, qui nous échappe. À quoi sert-elle ? » demandait l’artiste lors d’un entretien accordé au cœur de l’exposition. Sa réponse est évasive. Humble, il souhaite, du bout des lèvres, émouvoir. « Je voudrais qu’il en ressorte un questionnement sur la vie, sur le pourquoi. Je le questionne à travers les objets, à travers ce que l’on connaît d’eux, en les coupant, les détruisant, les ouvrant, les retournant. »

Retournements et détournements n’est pas la rétrospective d’une carrière amorcée il y a 50 ans (51, pour être exact), lorsque le sculpteur sortait gagnant du Concours artistique de la province du Québec. Elle ne couvre que trois décennies de création. La sélection d’œuvres par Isabelle de Mévius, directrice du 1700 La Poste, suggère que, chez Gilles Mihalcean, ça virevolte dans toutes les directions.

Cette lecture est évidente dès le rez-de-chaussée, où ont été placées les grandes sculptures, qui gagnent à être vues de partout, certaines même d’au-dessous. Autoportrait de Dieu (pour mon père) (1998) est sans doute la plus spectaculaire, la plus audacieuse, tellement sa silhouette en objets tronqués et morceaux de bois semble tenir sur un fil.

À l’instar de cette œuvre construite avec du mobilier récupéré par l’artiste chez son père menuisier, tout ce qui est exposé doit, impérativement, être vu de loin, comme un tout, et de près, comme un amalgame de fragments.

Les surprises ne manquent pas : Mihalcean aime jouer de la ruse, placer des éléments cachés, multiplier les points de vue par la présence d’orifices, de courbes, de parois. Buste (2020), également au rez-de-chaussée, comporte bon nombre de ces effets.

Il y a de l’imprévisible chez Gilles Mihalcean. Ou une dose de ludique qui éveille la curiosité, qui ouvre une porte sur son univers. Essayer de voir ce qu’il y a l’intérieur des objets, c’est ce que lui-même admet faire en travaillant. Baiser (2001), un buste renversé sur le côté qui dévoile sa coquille éventrée, en est un exemple concret.

« Tout disparaît à la surface des choses », estime le sculpteur, qui apprécie les contrastes intérieur-extérieur. Il dit aussi quelque chose comme « la matière, c’est l’essence des objets ». Qu’elles soient en bois ou en plâtre, du travail de réduction à la scie ou de reproduction, par le moulage, les œuvres au 1700 La Poste invitent sans cesse à aller au-delà des apparences.

Laisser parler

Il y a dix ans, lors d’une entrevue accordée en tant que nouveau lauréat du prix Borduas, la plus haute distinction en arts visuels au Québec, Gilles Mihalcean confiait abandonner toujours ses idées. Il lui faut laisser la matière et le temps s’exprimer. « La sculpture, disait-il, est un objet qui attend, qui dort quelque part et, un jour, on passe à côté et il nous parle. »

Celui qui a exposé partout, dans les musées et centres d’artistes, en galerie privée et en plein air, pense encore ainsi. « Ce que la matière me propose est tellement plus intéressant que mes idées, insiste-t-il. Je me vois comme un ouvrier qui transporte les matériaux, qui les apporte aux outils. »

Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Vue de l'exposition «Retournements et détournements» de Gilles Mihalcean.

L’atelier, au cœur du projet artistique de ce grand modeste, a une place de choix dans l’expo. Ça s’exprime d’abord par la trace évidente des outils, de la scie, qui tranche pour mettre à nu le bois d’Autoportrait de Dieu… ou qui découpe et dessine la figure de L’homme (2017-2020), au pistolet qui recouvre de peinture colorée les têtes et autres parties de nombreuses sculptures blanches.

« On détruit, ça devient autre chose. Une tache de couleur fait [surgir] une tête d’oiseau, par exemple. Le blanc domine ? Pas impossible que le plâtre ait joué un rôle », dit celui qui voit dans ce matériau son désir inconscient de s’inscrire dans la tradition du marbre.

L’atelier de Mihalcean se manifeste aussi dans la reconstitution qui en est proposée dans le coffre-fort de l’ancien bureau de poste. Un choix certes romantique, mais qui pointe vers l’autre passion de l’artiste, celle de mots. Les titres de ses sculptures, déjà révélateurs de sa volonté à nommer les choses, tout en métaphores, cèdent ici la place à des citations de ses pensées.

Le précieux catalogue qui accompagne l’exposition, rare publication sur son œuvre après celles éditées par le Musée d’art contemporain de Montréal (1995) et par le Musée d’art de Joliette (2007), permet aussi de le lire. Et pourquoi ne publie-t-il pas l’essai sur la sculpture dont il a souvent rêvé ?

« L’écriture est complexe. Pour arriver à quelque chose, ça prend du temps. Il faudrait que je laisse l’atelier. Mais je n’ai pas fini, j’ai tellement de projets », répond celui qui fête ses 75 ans en 2021.

Gilles Mihalcean, dans la publication «Retournements et détournements»

Sur son processus de création. « Je commence par fabriquer à l’aveugle des figures de mon invention. Ensuite, je laisse décanter leurs appareils de bois, de plâtre ou de carton jusqu’à ce qu’ils trouvent un fond, qu’ils se fusionnent et libèrent une portion de leur vérité. »

Sur Septembre 2001, passage à tabac (2021). « Tout ce qui traverse aujourd’hui cette structure chaotique accueille bien sûr mes souvenirs, mais avec distance, si bien que le lien entre la sculpture et l’événement passera probablement inaperçu. Cette ambiguïté n’est-elle pas le propre du sujet sculptural ? »

Sur Corps céleste (2020).
« À l’atelier, le détruit est souvent source d’étonnement, d’expression fraîche et d’excitation. Il se faufile dans le construit, l’accidente, y met du croche et du mourant, comme en nature. C’est par ce courant de dévastation qu’on accède le plus facilement à la sculpture. »

 

Retournements et détournements

Gilles Mihalcean, au 1700 La Poste, jusqu’au 16 janvier 2022



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