Rembrandt et le colonialisme

Rembrandt van Rijn, «L’aveuglement de Samson», 1636
Photo: Städel Museum, Francfort-sur-le-Main Rembrandt van Rijn, «L’aveuglement de Samson», 1636

L’exposition présentée ces jours-ci au Musée des beaux-arts du Canada (MBAC) regroupe plusieurs thèmes — et du matériel pour plusieurs expositions et livres — qui s’entrecroisent, s’entrecoupent, se complètent parfois, mais souvent interfèrent les uns avec les autres, se nuisent même ou partent sur des pistes de lecture très divergentes et dissociées…

Le cœur de l’exposition traite de l’art de Rembrandt van Rijn (1606-1669). Il permet de faire un survol du corpus d’œuvres de l’artiste, dont plusieurs exceptionnelles sont ici présentées. Parmi les tableaux remarquables exposés à Ottawa, l’amateur remarquera L’aveuglement de Samson (1636), monumentale huile sur toile prêtée par le Städel Museum de Francfort-sur-le-Main. Mais on sera aussi émerveillé devant une Héroïne de l’Ancien Testament, propriété du Musée d’Ottawa, une Nature morte aux paons, un David jouant de la harpe devant Saül… Le visiteur y admirera aussi une série d’innovateurs autoportraits peints ou gravés, démontrant que l’égoportrait n’est pas une invention récente et que l’autoportrait a toujours été une question d’invention de soi plus qu’une copie simplement réaliste des apparences.

Mais à cette présentation — qui à elle seule mériterait une visite — est liée une seconde. Ce deuxième niveau de lecture traite de la dynamique du milieu de l’art à Amsterdam, où Rembrandt a su dialoguer avec « disciples et rivaux ». On y verra des œuvres de Nicolaes Maes, Govert Flinck, Jan Lievens, Bartholomeus Van der Helst, Gerard van Honthorst… Des artistes dont plusieurs sont moins célébrés de nos jours, mais qui furent reconnus à leur époque. Un jour, la mode a promu l’un d’eux et, un autre jour, elle en a méprisé totalement un autre… Ce phénomène arriva d’ailleurs aussi à Rembrandt.

 
Photo: MBAC Rembrandt van Rijn, «Autoportrait appuyé sur un rebord de pierre», 1639

Dans cette présentation néanmoins, ce sont très vite les raisons de la richesse de la société amstellodamoise qui viennent dévorer ces deux premiers niveaux de lecture qui, il faut le dire, incarnent une approche plus classique et peu politique de l’art ainsi que de l’histoire de l’art. Même si « Rembrandt lui-même ne savait rien des Autochtones et n’avait donc aucune référence visuelle à leur sujet », il aurait « exalté une culture étroitement liée à l’entreprise coloniale ».

Les rapports des Néerlandais à l’île de la Tortue (l’Amérique du Nord pour certains Autochtones) et au monde sont donc ici au cœur de la relecture de l’art réalisé dans la République des Provinces-Unies au XVIIe siècle. Il fut une époque où on prétendait que l’art arrivait à transgresser son contexte de création et à inspirer à travers les siècles. Cela ne semble plus être une thèse bien défendue de nos jours… Cette exposition nous amènera à réfléchir à l’usage de l’argent sale, gagné par l’exploitation des travailleurs en Asie, en Amérique du Sud ou en Afrique, à l’époque, mais aussi de nos jours… Bien des galeries d’art sur la scène dite internationale sont très lucratives grâce au « recyclage » de fortunes gagnées peu honorablement.

Faudrait-il refuser tout lien avec ce type de marché de l’art ? Si on peut dire que le marché de l’art fut corrompu, on se doit aussi de le dénoncer nos jours et de réfléchir à l’impact d’une telle position. Pourtant, cela n’empêche pas nos institutions de montrer un type d’art actuel qui recycle cet argent gagné en exploitant les plus pauvres. Et il faudrait aussi parler du financement de certains musées… Par exemple, l’artiste Nan Goldin a dénoncé comment la famille Sackler — propriétaire de Purdue Pharma, qui produit le si nuisible OxyContin — finance bien des musées, dont le Guggenheim… Voilà un sujet complexe qui aurait mérité une réflexion plus approfondie, autant dans l’exposition que dans le catalogue…

Puis, dans un quatrième niveau de lecture, cette exposition souhaitait faire « la lumière sur les angles morts du récit traditionnel de l’histoire de l’art » en lien avec le colonialisme. Cette approche de l’art néerlandais, d’une époque dite autrefois de l’âge d’or (expression qui, selon l’exposition, ne serait plus utilisable), donne donc lieu à l’ajout sur les murs de commentaires faits par Joana Joachim, historienne de l’art afroféministe, Gerald McMaster, directeur du Centre Wapatah, et Rick Hill, artiste tuscarora, écrivain et conservateur.

 
Photo: Museumslandschaft Hessen Kassel Rembrandt van Rijn, «Portrait d’un homme debout» (Andries de Graeff), 1639

Ces phrases ponctuent le parcours d’une manière pas toujours pertinente par rapport à l’œuvre de Rembrandt et de ses contemporains. La présence d’un épagneul d’eau frisé permet d’expliquer comment « les peuples autochtones ne considéraient pas le chien comme un animal de compagnie ». À côté d’une vue d’Amsterdam, on peut lire que « les Néerlandais construisent des digues pour maîtriser la nature », mais que « les Autochtones […], plutôt que de chercher à dompter la nature », cherchent à l’honorer… Voilà qui pourrait laisser croire à certains que les Autochtones en Amérique vivaient dans un monde gardé à l’état de nature et qu’ils n’intervenaient pas dans celui-ci, qu’ils ne construisaient pas de canaux, qu’ils ne pratiquaient pas l’agriculture, qu’ils ne replantaient pas ou ne sélectionnaient pas des arbres… À cet égard, il faudrait relire Charles C. Mann, qui parle de l’intervention des Autochtones dans les écosystèmes.

S’ajoute finalement un cinquième niveau de lecture, celui apporté par l’ajout d’œuvres d’artistes contemporains, d’artistes ayant une réflexion postcoloniale. On y remarquera entre autres la présence de l’exceptionnelle œuvre de Moridja Kitenge Banza traitant des bateaux négriers. Là encore, toutefois, on a parfois du mal à saisir les liens avec Rembrandt. Ces deux derniers volets ne devraient d’ailleurs pas être conservés lors de la présentation de cette exposition au Städel Museum à partir d’octobre. On remarquera aussi que ces volets n’ont pas vraiment de lien avec le titre…

L’approche intellectuelle présente dans cette exposition Rembrandt à Ottawa s’apparente à celle utilisée pour la présentation des œuvres de Picasso au Musée des beaux-arts du Québec, relues à l’aune de la violence faite aux femmes et de la diversité corporelle. Toutes deux ont invité des gens à venir ajouter leur voix à la lecture de l’œuvre de l’artiste d’une manière souvent forcée. Certes, les musées doivent entreprendre une relecture de l’histoire de l’art, mais je suis loin d’être sûr que ces deux expositions aient trouvé la bonne façon de le faire.

Rembrandt à Amsterdam. Créativité et concurrence

Commissaire invitée : Stephanie S. Dickey. Musée des beaux-arts du Canada, jusqu’au 6 septembre.

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