BGL n’est plus, place à B, à G et à L

L’installation «À l’abri des arbres», créée par le collectif en 2001
Photo: Ivan Binet L’installation «À l’abri des arbres», créée par le collectif en 2001

Bon an, mal an, depuis un quart de siècle, le collectif BGL n’a cessé de produire des œuvres décapantes, souvent dans la démesure, à l’instar de sa cible récurrente, la société de consommation. Bravissimo, l’exposition estivale que monte le Centre des arts de la Confédération, à Charlottetown (Île-du-Prince-Édouard), ne fera pas exception, avec des pièces faites de branches de bouleaux. Or, un autre fait marque les 25 ans de BGL : Jasmin Bilodeau, Sébastien Giguère et Nicolas Laverdière se séparent.

Il y a dix ans, lors d’une entrevue publiée dans Le Devoir, l’aventure s’annonçait éternelle. « Nous espérons [continuer] jusqu’à notre mort. La locomotive roule, et on ne veut pas qu’elle s’arrête », disait BGL. Il faut croire que l’entité à trois têtes est arrivée à destination.

C’est le journal Le Soleil, de Québec, qui a révélé la décision des artistes, formés à l’Université Laval, d’où leur locomotive est partie en 1996. « On avait déjà pris la décision [de dissoudre le trio], ça fait un an qu’on fonctionne avec ça en tête. On a gardé [Bravissimo] pour finir en beauté », expliquait le groupe à la journaliste Josianne Desloges.

BGL, ce sont 133 expositions et davantage d’œuvres qui auront ébloui d’abord Québec, puis Montréal, Toronto et même ailleurs. « Leur réputation dépasse les frontières. Ils sont importants pour Québec, pour le Québec, pour le Canada. Ils laissent leur marque », souligne le directeur de l’organisme Manif d’art, Claude Bélanger, qui travaillait à L’œil de poisson lors de l’une de leurs premières expositions, Peine débuté le chantier fut encore (1997).

Installations d’envergure, de nature immersive, comme l’annoncent les trois cabanes de Peine débuté…, la signature BGL est rarement passée inaperçue. Parmi ses mémorables mises en scène : la lumineuse proposition en boîtes de carton d’À l’abri des arbres (Musée d’art contemporain de Montréal, 2001), l’extravagant recyclage de ses propres œuvres dans Le discours des éléments (2006, acquis par le Musée des beaux-arts du Canada), la reconstitution à l’échelle d’un dépanneur dans Canadassimo (Biennale de Venise, 2015).

« [BGL a démontré] un sens assumé de l’ambition à travers une architecture de la bricole renversante et confondante pour les sens », note Bernard Lamarche, ex-critique aujourd’hui conservateur de l’art actuel au Musée national des beaux-arts du Québec (MNBAQ).

 
Photo: Ivan Binet L’œuvre «Perdus dans la nature» faite à partir de bois de grange et de bois peint récupérés, que le collectif a réalisée en 1998

Confondant, jusqu’à faire de sa fin un canular ? Les spécialistes interpellés, et grands fans, n’y croient pas, même s’ils aimeraient ça. « Si c’est un canular, je les invite à s’amuser de nous allègrement, suggère en riant la professeure à l’UQAM Anne-Marie Ninacs. Ce ne serait pas la première fois qu’ils se jouent du milieu de l’art. »

Un ingénieux travail de la matière, le bois, mais pas seulement, des œuvres critiques et ludiques, la générosité de l’offre… les forces de BGL sont innombrables. Pour résumer sa pratique, Sandra Grant Marchand, conservatrice au Musée d’art contemporain (MAC) à l’époque d’À l’abri des arbres, propose le mot plaisir. « Le plaisir de l’expérience, un plaisir pas seulement pour le regard, mais pour l’esprit aussi, et des remises en question de nos certitudes », dit-elle.

L’expérience, Anne-Marie Ninacs la qualifie de « sensorielle » : l’effet miroir dans À l’abri des arbres, le rideau de monnaies dans Canadassimo, l’effet de brouillage ici, les chocs de lumière là… « Il y a un rapport à l’ingéniosité, à la combinaison de matériaux et codes, mais il ressort de ça un sens esthétique très fort. Ce ne sont pas juste des cabotins », juge-t-elle

Sa collègue de l’UQAM et commissaire indépendante Marie Fraser a vu chez BGL, dès 1997, un bol d’air frais. « Du bois récupéré, son aspect rustique, une installation qui occupait tout l’espace, c’était très particulier », se souvient celle qui, vingt ans plus tard, accompagnera le trio à la Biennale de Venise.

L’installation Canadassimo, qui a transformé le pavillon du Canada, aura été parmi les plus démesurées. L’œuvre est si monumentale que la reproduire est pratiquement impossible — le musée de Charlottetown n’en reprendra que « des éléments ». Elle figure parmi les préférées, selon le sondage maison qui accompagne ce texte (voir les tops 3).

« C’était très inattendu », dit Claude Bélanger, en pensant au dépanneur parachuté à Venise. « J’ai vu l’endroit d’où [les marchandises] ont été récupéré [es]. Ils ont vraiment tout transporté », affirme celui pour qui les interventions de BGL « amènent toujours ailleurs ».

Tout est possible

Ce type de « déplacements insolites » séduit l’artiste Mathieu Cardin. Lui-même auteur d’installations monumentales a souvent vu BGL comme un modèle du tout-est-possible. C’est avec raison si Domaine de l’angle fait partie de ses préférées. Ce « plafond de bureau », comme il décrit l’œuvre qui a existé dans un boisé, puis dans une ruelle, il la qualifie de « manipulation simple et géniale ».

Photo: Mathieu Doyon «Domaine de l’angle I», 2006

BGL, à ses yeux, c’est une expérience physique qu’on ne peut pas vivre à travers la documentation. « Il faut être là. C’est généreux d’offrir quelque chose comme ça. Notre déplacement vaut la peine », concède-t-il.

L’héritage

Vingt-cinq ans à trois, c’est un modèle de persévérance, estime Guillaume Boudrias-Plouffe. Il classe La famille Plouffe, son collectif apparu une décennie plus tard, dans la lignée de BGL — et de COZIC, qui les précède. Les clins d’œil à la culture populaire, l’aspect ludique et le côté « gosseux de bois » en sont des traits communs.

Pour Bernard Lamarche, il faut reconnaître à BGL d’avoir amené « l’expression folk dans l’art contemporain ». « Il a été un fier représentant de ce mouvement. Son caractère espiègle aura camouflé la dimension politique de ses choix par rapport au patrimoine et à la hiérarchie des beaux-arts, dit-il, alors que la relation entre art et technique est porteuse de tant de significations [chez BGL]. »

Photo: Guy L'Heureux «Le piège», 2007

« Avant d’être des objets, estime Anne-Marie Ninacs, BGL, c’est une attitude. Une attitude irrévérencieuse, qui vient avec tellement de rires. Je vois de l’humour, du jeu, mais c’est un humour sombre et un jeu grave. »

À ses yeux, l’héritage BGL se manifeste dans la force du travail collectif, en riposte à nos sociétés individualistes. « BGL est une entité, pas un collage de trois personnes », dit-elle. Ce qui a donné, selon Marie Fraser, un être généreux. « Le travail n’est pas divisé. Être trois, c’est multiplier le travail, c’est produire plus. »

La fin de BGL attriste Mathieu Cardin. Il espère cependant que cette « perte » deviendra un « gain », s’il est vrai que chaque membre du trio continuera de son côté. « Leurs œuvres existeront pour un bout de temps. Ce n’est pas la fin, au contraire, plein de surprises nous attendent. On aura maintenant du B, du G, du L », conclut Guillaume Boudrias-Plouffe.

Du grand BGL

Les préférés de Marie Fraser

Perdus dans la nature (1998), Le discours des éléments (2006-2007) et Canadassimo (2015)

Les préférés de Claude Bélanger

À l’abri des arbres (2001), Le discours des éléments (2006-2007) et Canadassimo (2015)

Les préférés de Sara Grant Marchand

À l’abri des arbres (2001), Se réunir seul (1993) et Canadassimo (2015)

Les préférés de Mathieu Cardin

Domaine de l’angle (2006-2008), Le discours des éléments (2006-2007) et Better Mistakes (2012)

Les préférés d’Anne-Marie Ninacs

À l’abri des arbres (2001), Le discours des éléments (2006-2007)et Need to Believe (2005)

Les préférés de Guillaume Boudrias-Plouffe

Perdus dans la nature (1998), La vélocité des lieux (2015) et Pinocchio (2009)

Les préférés de Bernard Lamarche

À l’abri des arbres (2001), Au service de l’impact (hommage à Paul-Émile) (2012) et Le discours des éléments (2006-2007)

 

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