Fixer le recommencement pour mieux le penser

Baptiste Grison, du corpus «Les grands bateaux attendent» (détails), 2017
Photo: Baptiste Grison Baptiste Grison, du corpus «Les grands bateaux attendent» (détails), 2017

Durant des années, Baptiste Grison a regardé les navires s’arrêter longuement, parfois par groupes de 15, devant sa maison du cap Marteau de Trois-Pistoles. À travers une lunette d’approche, superposée à sa caméra, il a pris en photo ces navires commerciaux, qui attendent, souvent des semaines durant, leur tour d’atteindre les ports de Montréal ou de Québec. Ces photos font partie de l’exposition os recommencements, qui réunit les œuvres de sept artistes photographes, et qui marque la 10e Rencontre photographique du Kamouraska.

« Quand j’ai emménagé là-bas, j’ai vu qu’il y avait toujours des bateaux stationnés. Je les observais avec des lunettes d’approche. […] Cela donne des images très dégradées, très floues. J’ai dû prendre en photo 350 bateaux différents au minimum. Le projet a déclenché des lectures, une recherche sur le trafic maritime. Pour moi, c’est complètement aberrant qu’un bateau s’arrête comme ça deux semaines. On les voit jamais partir, c’est toujours la nuit que cela se passe. C’est comme une aberration dans le système économique », raconte l’artiste en entrevue.

Ces bateaux sont en attente d’une place à leur port de destination, explique-t-il. Comme la réglementation prévoit que des pilotes du fleuve Saint-Laurent prennent le relais des navires étrangers aux Escoumins, les navires préfèrent attendre qu’une place soit libre avant de les embaucher et de les payer à fort prix.

« Les cargos viennent de Chine, poursuit Baptiste Grison. Les vraquiers arrivent vides et viennent souvent prendre du grain. Il y a les pétroliers. […] C’est assez variable. […] »

Tout contact avec ces bateaux est impossible, dit-il, et on ne voit jamais personne sur le pont, alors que l’équipage provient généralement de pays lointains, du Ghana ou du Pakistan. Et c’est sur ces navires que circule « tout ce qu’on va acheter, que ce soit un vélo ou une paire de jeans, dit-il. Ça a passé ici et, en général, ça s’est stationné à Trois-Pistoles ».

Une vision plus optimiste

Développée sur le thème des recommencements, l’exposition se sert du fleuve Saint-Laurent, qui fait magnifiquement face au Centre d’art, comme assise de réflexion. Cette exposition a été reportée deux fois depuis 2019, pour diverses raisons, dont, évidemment, la pandémie de COVID-19. La commissaire Ève Cadieux le dit d’emblée, elle a voulu convoquer des artistes dont l’œuvre, lumineuse, pose une vision plus optimiste de l’avenir.

« L’art actuel est fort, mais sombre. J’ai eu envie d’aller vers des œuvres qui parlent du territoire, du paysage, du fleuve de façon concrète, qui offrent une vision optimiste de la création, de l’être humain, de l’avenir », dit-elle.

Même si tous les exposants ne se sont pas spécifiquement intéressés au fleuve Saint-Laurent, l’exposition explore les thèmes de « la construction et de la reconstruction du paysage, de l’illusion et de la stabilité, et du réenchantement narratif ». 

Là-bas, l’horizon

L’horizon a cette particularité de s’éloigner à mesure qu’on s’en approche. Et c’est dans cet espace que le photographe Bertrand R. Pitt a fait surgir la réflexion.

Entre le spectateur et les photos de paysages aquatiques, glanés un peu partout au Québec, Bertrand R. Pitt a collé les fluctuations acoustiques de textes marquants, qui surgissent à l’horizon comme autant de têtes d’épinettes lointaines, ces arbres emblématiques du paysage québécois.

L’artiste a développé son rapport au son, notamment à travers la vidéo. « Dans certains projets, je filmais en voiture l’horizon, je travaille beaucoup l’horizon. Au niveau métaphorique, l’horizon, c’est notre regard, notre pensée, la largeur de notre liberté intérieure », dit-il.

« Cela faisait un bon moment que la crête des arbres m’intéressait, et je me disais ça ressemblait à une ligne de son », dit-il. Les lignes de son utilisées ici ne sont pas les moindres. Elles représentent des discours variés, allant de I have a dream, de Martin Luther King, à l’Hallelujah de Leonard Cohen, en passant par le premier enregistrement de la voix humaine, réalisé en 1860.

Notre journaliste était l’invitée du Centre d’art de Kamouraska.

La vie cachée des endormis

La photographe Caroline Hayeur est fascinée depuis toujours par le monde de la nuit, le mouvement, la danse et les spiritualités. Son dernier projet, Radioscopie du dormeur, né sur les rives du fleuve Saint-Laurent à Kamouraska, plonge directement dans l’intimité nocturne, alors qu’elle a filmé des gens, individus, couples ou familles au plus profond de leur sommeil. Ses photos et ses vidéos, affichées à même le quai de Kamouraska ou projetées sur le site extérieur du Centre d’art de Kamouraska, témoignent de nos vies avant, pendant, et après le sommeil.

Ce projet, dit-elle en entrevue, nous amène à réfléchir sur « ce que l’on ne connaît pas de nous-mêmes ». Qui, en effet, peut se vanter de s’être vu dormir ? « Quand je donne les images à ceux qui ont participé, c’est comme s’ils se regardaient dans le miroir », dit-elle. Elle a porté une attention particulière aux détails des images en noir et blanc, la texture des draps, la façon dont les couples, par exemple, se collent et se décollent durant la nuit.

Accompagné de témoignages des personnes filmées et photographiées, Radioscopie du dormeur met en lumière la paradoxale dualité entre la vie onirique et la vie physique. « Au moment de l’endormissement, j’ai souvent des distorsions visuelles sur les proportions de mon corps, du lit et de mon environnement », dit Camille, l’une des personnes photographiées. « Me voir en train de dormir, c’est réaliser à quel point je suis vulnérable. Pour une femme qui veut être forte en tout temps, c’est déstabilisant, troublant », témoigne Maude. « Dans mes rêves, je suis souvent en train de me dépêcher d’aller quelque part et cet endroit n’est jamais très clair. Les obstacles pour y arriver sont très nombreux », dit Cynthia, que l’on voit pourtant immobile, profondément endormie, dans les bras de son conjoint.

 

Nos recommencements

Centre d’art de Kamouraska, jusqu’au 6 septembre



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