Stéfanie Requin Tremblay est une punk rockeuse

«Certaines personnes m’ont dit en venant voir l’expo qu’elles s’attendaient à quelque chose de
Photo: Renaud Philippe Le Devoir «Certaines personnes m’ont dit en venant voir l’expo qu’elles s’attendaient à quelque chose de "trash", mais ce qu’on voit surtout, c’est de l’amour», lance l’artiste.

« Déjà, quand j’avais douze ou treize ans, je voulais être punk. Je pensais presque que c’était un métier », se remémore Stéfanie Requin Tremblay en éclatant d’un rire plein de tendresse pour la préado qu’elle a été. Scène digne d’un film : un jour, lors d’un open house, elle entre dans une chambre vide, au cœur de laquelle un lecteur cassette crache une chanson forcément tonitruante — comme le son d’un marteau-piqueur en colère — des Dead Kennedys, ces pionniers californiens de la musique hardcore. Au bout du fil, Stéfanie rit à nouveau. « Devine ce que j’ai fait ? J’ai volé la cassette ! »

À cette inoubliable épiphanie s’en ajoutera bientôt une autre. « En région, il n’y avait pas beaucoup de marginaux, explique l’artiste visuelle native de Jonquière. Il y avait une seule gang et pour entrer dedans, il fallait soit coucher avec quelqu’un, soit jouer de la musique. Moi, j’ai décidé de prendre mon appareil photo. »

« [A]ccroché à mon cou / l’appareil photo est une révélation / des photos qui apparaissent / dans le silence de l’attente / des jours plus tard / en pharmacie », confie-t-elle dans une suite de textes brefs accompagnant les quelque 150 photos figurant dans l’exposition Musique, présentée au centre en art actuel Le Lieu, à Québec.

À partir de 1999, Stéfanie Requin Tremblay apporte partout où elle va un appareil jetable (ou celui de ses parents) et capte dans des locaux de répétition, des fêtes et des salles de spectacle les élans d’affection de ses amis, la poésie de leur désœuvrement, les corps qui se touchent et se découvrent, la mélancolie que ne guérit jamais complètement la drogue et la soif d’expériences limites d’une jeunesse trompant son ennui dans l’excès de décibels ou de poudre (pas si) magique.

Une jeunesse qui n’est pas sans évoquer celle que dépeint La déesse des mouches à feu. Après avoir lu le roman de Geneviève Pettersen, l’ex de Stéfanie, Paul Kawczak, tombe sur ses archives, près de 2000 photos d’une beauté âpre sur lesquelles se côtoient la candide euphorie de l’adolescence et la sournoise tristesse se terrant sous les pupilles trop dilatées.

« C’est moi la B.S. des mouches à queues », écrit (avec beaucoup d’autodérision) celle qui se décrit comme « la Sophie Calle des pauvres », clin d’œil à l’artiste française puisant dans sa vie intime la matière première de son œuvre. Le regard à la fois généreux et implacable de Nan Goldin sur les toxico-poqués qui l’entouraient compte également parmi ses références.

« Certaines personnes m’ont dit en venant voir l’expo qu’elles s’attendaient à quelque chose de trash, mais ce qu’on voit surtout, c’est de l’amour. On voit beaucoup de photos de couples qui sont collés, de corps qui s’entrechoquent dans le mosh pit. On était jeunes, on voulait frencher, on voulait appartenir à quelque chose. C’est ça que je souhaitais montrer », souligne celle pour qui Musique compose certes un portrait de sa propre jeunesse, mais également une galerie de spectres. « Ce qu’on voit, c’est des amies, c’est des gars que j’ai aimés et c’est aussi des gens qui se sont suicidés ou qui sont morts d’overdoses. Il y a beaucoup de fantômes dans cette expo-là. »

L’intensité de la musique

Ne serait-ce qu’en rappelant à notre mémoire la douce époque où il fallait déposer sa bobine de pellicule au même endroit où l’on se procure de l’acétaminophène, et patienter plusieurs jours avant de pouvoir contempler les photos qui reviendraient du laboratoire, Musique témoigne d’un passé auquel l’avènement de l’Internet et du numérique donne les allures d’une sorte de Moyen Âge. Les plus sages parmi vous se souviendront sans doute que de dénicher des informations sur de vieux groupes et de rencontrer des gens partageant nos intérêts nichés supposait jadis un solide sens de la débrouille.

Stéfanie Requin Tremblay fera pour sa part son éducation musicale grâce aux numéros rescapés de la poubelle de Rock & Folk achetés pour 0,25 $ à la bibliothèque municipale — « J’ai souvent lu sur la musique avant d’écouter la musique en question. » Elle développe une fascination pour les punks de Québec immortalisés par Manon Barbeau dans son documentaire L’armée de l’ombre (1999). « Au Saguenay, la place la plus proche pour acheter du PCP, c’était le carré D’Youville et pour moi, ces gars-là, c’était des vedettes. »

La photographe découvre bientôt l’art du fanzine — « Je ne savais pas que ça se pouvait, faire soi-même ses publications » — à la table que tient à l’entrée des salles de spectacle un certain Frank Laliberté, figure importante de la très féconde scène punk saguenéenne de l’époque. C’est à lui que le Français Didier Wampas (leader des Wampas) empruntera la phrase « D’abord arrêter le chimique / Et après reprendre l’école », mémorable rengaine de la chanson Twist à Chicoutimi, après un passage du groupe au Saguenay que se racontent encore ceux et celles qui ont eu la grâce d’y assister.

Musique relate aussi en filigrane la conquête de sa propre identité de créatrice d’une jeune femme timide, tout en procédant à une critique du rôle de spectatrice béate auquel étaient reléguées les filles. « Dans ces milieux-là, t’as souvent la gang de blondes des musiciens, qui restent assises dans le coin. On les trouve donc beaux pis on est donc en admiration. […] Je n’étais pas au courant que ça se pouvait, un band de filles », dit celle qui aujourd’hui « prend sa revanche » en jouant de la basse au sein du groupe Burn the Bitch.

À 37 ans, Stéfanie Requin Tremblay se considère toujours comme punk, « mais ma définition du punk est plus politisée qu’avant. Ça passe moins par le regard des autres ». Elle trimballe encore son appareil partout où elle va, bien qu’avec au cœur le regret que la multiplication des images et l’aisance avec laquelle il est possible de les produire aient mis à mal l’insouciance chez ses sujets potentiels, hyperconscients de ce dont ils ont l’air.

« Je le vois tout de suite dans les photos que je développe qu’il y a quelque chose qui s’est perdu et ça me rend vraiment triste. » Reste au moins la musique. « Oui, et je pense que c’est aussi ce qui a changé en vieillissant dans mon rapport au punk. Aujourd’hui, l’intensité, c’est vraiment dans la musique que je la trouve. »

 

Musique

De Stéfanie Requin Tremblay. Au Lieu — centre en art actuel, à Québec, jusqu’au 4 juillet.

À voir en vidéo