La mémoire du charbon et de la couleur noire

Lee Bae, «Landscape ch-38 (détail)», 2002. Charbon de bois sur toile.
Photo: Avec l’aimable permission de l’artiste et de la galerie Perrotin Lee Bae, «Landscape ch-38 (détail)», 2002. Charbon de bois sur toile.

Voilà une œuvre qui trouve ses fondements dans deux caractéristiques essentielles. Il y a d’abord un matériau, le charbon, plus vivant et moins pauvre qu’on voudrait l’imaginer. Et puis, il y a une couleur, noire, plus intense et plus chatoyante qu’on pourrait le croire généralement.

À partir de ces deux éléments et de tout un réseau de références — conscientes ou pas — aux cultures occidentales et orientales, il y a une œuvre qui traite de la puissance d’évocation d’un matériau et d’une couleur, et, par conséquent, aussi de la mort, de la possibilité d’une renaissance ainsi que de spiritualité.

C’est le constat qui surgira de la visite de l’exposition Union, de Lee Bae, à la Fondation PHI pour l’art contemporain. Cet artiste d’origine coréenne vivant à Paris est peu connu en Occident, représenté par la très branchée galerie Perrotin.

Né en 1956, Bae appartient à cette catégorie d’artistes qui se sont imposé des paramètres formels et matériels stricts afin de développer leur création. Une contrainte qu’il faut à la fois respecter et qu’il faut sans cesse transcender.

Bae dit qu’il doit « accepter le caractère du charbon de bois », mais, en même temps, il en décline les usages dans des sculptures monumentales, des peintures, des dessins.

Depuis les années 1990, le charbon de bois est en effet partout présent dans son œuvre, dans des sculptures composées de troncs de pins calcinés, dans des toiles qui sont comme plaquées de morceaux de charbon, dans des encres de Chine élaborées à partir de suie… La couleur noire est, par conséquent, omniprésente.

Moteur de création

Mais voilà un terrain miné. C’est un travail qui, de par sa couleur, pourra parfois évoquer le travail de Pierre Soulages — ayant fêté son 101e anniversaire en décembre dernier —, peintre qui, depuis les années 1940, s’est donné le noir comme référence, comme mono-pigment.

Soulages est même devenu, auprès du grand public et des amateurs d’art, comme le représentant de la couleur noire, celui qui nous en a fait redécouvrir les possibilités visuelles.

Les liens avec Soulages sont particulièrement forts dans les toiles de Bae qui sont recouvertes de charbon de bois miroitant la lumière de manières différentes selon l’angle par lequel on les regarde.

On pourra aussi associer certaines de ses œuvres aux recherches plastiques des œuvres sur papier de Richard Serra. Plus près de nous, cette œuvre évoquera formellement les créations des années 1950, minimalistes en noir et blanc, de Guido Molinari.

Le noir est une couleur explorée avec intensité depuis quelques décennies par bien des artistes modernes et contemporains. Et nous pourrions aussi faire des liens avec l’arte povera. Bae arrive-t-il à ajouter un propos supplémentaire à ces illustres prédécesseurs ?

Il s’agit d’une œuvre qui utilise toute une série de références et de connotations. Au noir, on associe une valeur d’authenticité, une vertu de probité. Quant au charbon, il est bien sûr associé à la mort. On sera tenté de nous reprocher d’utiliser toutes ces références artistiques et symboliques avant tout occidentales, mais cette œuvre, à l’évidence, souhaite s’inscrire dans une symbolique et une tradition artistique occidentales avec lesquelles elle demande à être située et comparée.

C’est clairement à l’ombre de ces artistes — ainsi que des références que le charbon et la couleur noire portent en eux — que cette œuvre s’articule et tente de constituer sa valeur.

Et il faudrait aussi parler de tous les liens avec la démarche de l’artiste japonais Narita Katsuhiko qui, depuis les années 1960, a travaillé avec le bois carbonisé.

Souvenirs de Corée

La présentation de l’œuvre de Bae souligne, certes, les références à des symboliques coréennes. Cela lui donnerait encore plus de résonance… Le charbon de bois calciné évoquerait la mère patrie de l’artiste. À Paris, nostalgique de la Corée, Bae s’est approprié le charbon de bois qui, nous dit le communiqué de presse, « constitue un lien fort et fructueux avec sa culture coréenne d’origine ».

C’est entre autres ce que l’on pourra comprendre avec la courte vidéo au montage minimaliste, intitulée Burning a House of Moon, qui permet de voir un rituel qui serait important en Corée. Celui-ci consiste à créer une immense Maison de la Lune, composée de bois de pin, structure sur laquelle les citoyens accrochent des souhaits écrits en noir et blanc sur du papier.

Le tout est incendié et brûle durant la nuit de la première pleine lune du calendrier lunaire. Bae explique aussi comment, dans sa ville natale, on enterre du charbon dans le sol avant de construire une maison afin de contrôler l’humidité et de faire fuir les insectes.

Cette petite expo au ton intimiste évoquera donc tout un réseau de références artistiques et culturelles, mais arrive-t-elle à affirmer la spécificité et l’originalité du travail de Bae ? C’est loin de sauter aux yeux.

«Union», de Lee Bae

Fondation Phi pour l’art contemporain, jusqu’au 20 juin.