Réalités réinventées pour le Mois Multi

«Bras-aiguilles», présenté dans le cadre de «L’effondrement virtuel», un projet de Stéphanie Béliveau et du Bureau de l’APA, itération de la collaboration entre la peintre Béliveau et la poète performeuse Laurence Brunelle-Côté
Photo: Stéphanie Béliveau «Bras-aiguilles», présenté dans le cadre de «L’effondrement virtuel», un projet de Stéphanie Béliveau et du Bureau de l’APA, itération de la collaboration entre la peintre Béliveau et la poète performeuse Laurence Brunelle-Côté

Lunettes de réalité virtuelle, casque d’écoute… Pas d’erreur, c’est le Mois Multi. La crise sanitaire n’a pas eu raison de lui. Elle l’a néanmoins transformé, le festival d’arts électroniques de Québec. Ni spectacles ni installations à la coop Méduse. Les artistes se déplaceront dans nos salons, par le biais des écrans. À deux ou trois exceptions.

La 22e édition, première depuis l’apparition de la COVID-19, suit celle qui, déjà, avait réinventé la formule en raison d’un chantier finalement reporté à Méduse. Au Mois Multi, le souffle de la création l’emporte sur tout. « On a le souci de soutenir les artistes. En ce moment, ils ont besoin d’espaces, de soutien financier, besoin de créer et envie de diffuser », dit la directrice, Mélanie Bédard. Entre reports et annulations, malgré « trois programmations conçues pour rien », l’équipe a persisté.

Le festival qui démarre aujourd’hui, jeudi — fort en performances, en jeux vidéo et en musique électronique, dont une partie pour jeunes publics —, a été dessiné en décembre, avant le couvre-feu. Le spectacle d’ouverture Touche-moi encore est devenu virtuel. « C’est vraiment du direct, comme la plupart de ce qu’on a programmé. Ce ne sont pas que des shows filmés. La caméra fait partie de l’œuvre », souligne Mélanie Bédard.

Au cœur de l’effondrement

La technologie au cœur du festival dépasse parfois le simple écran, comme pour le projet de réalité virtuelle du Bureau de l’APA et Stéphanie Béliveau. Pas de lunettes ? Le Mois Multi les livre à domicile, comme d’autres livrent des repas, tellement elles sont indispensables pour plonger dans L’effondrement virtuel, énième itération de la collaboration entre la peintre Béliveau et la poète et performeuse Laurence Brunelle-Côté — et cofondatrice du Bureau de l’APA.

Après un livre d’artiste en accordéon (L’effondrement : compte rendu, 2019), une conférence lors du 21e Mois Multi (Le show sur l’expo sur l’effondrement qui n’aura pas lieu) et l’éponyme L’expo sur l’effondrement qui n’aura pas lieu, les deux complices comptent publier une édition plus classique de l’ouvrage originel. Devant son report, conséquence de la COVID-19, elles se contentent du projet en ligne pendant les dix jours du Mois Multi.

L’effondrement virtuel, explique au téléphone Stéphanie Béliveau, permet de « se retrouver au centre de l’accordéon, devant une immense paroi qui nous entoure. On peut tourner les pages, s’en approcher, les parcourir de manière aléatoire. De la viole de gambe et des voix nous accompagnent. Le projet virtuel repense l’idée du livre, en offre une autre lecture. »

Le rapport au corps et à la mort a rapproché les artistes il y a six ans. Toutes deux souffrantes — Laurence Brunelle-Côté, d’une maladie dégénérative qui la cloue à un fauteuil, et Stéphanie Béliveau, aux prises avec des problèmes de santé mentale —, elles partagent la réalité de l’immobilité et de la réclusion.

« La maladie transforme le rapport au temps. Nous sommes parties de ça, mais ce n’est pas le sujet du livre. La maladie fait partie de nos identités, influence nos quotidiens et ça se retrouve dans nos travaux », dit celle qui est connue pour ses personnages couchés, fragmentés, blessés.

En mots, en dessins, en photos, le livre aborde ouvertement une série d’effondrements : celui du corps comme celui de l’âme, mais aussi la perte de repères (éthiques, sociaux, économiques). « À tous les niveaux », suggère Stéphanie Béliveau, en évoquant un autre moment qui s’est abattu sur elles, le décès de Simon Drouin, membre de L’Orchestre d’hommes-orchestres et complice dans la vie de Laurence Brunelle-Côté et au sein du bureau de l’APA.

Le livre virtuel ouvrira des horizons, souhaite Stéphanie Béliveau. « Le début d’un autre effondrement », dit-elle, rire nerveux à l’appui.

Le bout du monde

La réalité à laquelle Fred Lebrasseur convie son public est autre. Le percussionniste et bruiteur a fait de la rivière Saint-Charles le décor de Marche dans mes sons, projet pour les 6 ans et plus. Un vrai décor : les jeunes devront s’y rendre pour expérimenter la balade sonore. Avec casque d’écoute.

L’idée d’un projet extérieur est venue de la commissaire du volet jeunes publics, Laurence Lafaille. Sa programmation hors écran comprend aussi Chansons pour le musée, un balado du collectif Mammifères. Et à ça, il faut ajouter le colloque « Enfance, art et web », au menu du volet professionnel.

« On veut accompagner [les enfants] avec de saines expériences, réfléchir à des projets qui ne misent pas tout sur la présence devant un écran, explique Mélanie Bédard. Ça ramène la question “Qu’est-ce que l’art Web ?”. Il n’y a pas que la matière de l’écran, comme n’y a pas que la peinture. »

Carte blanche en main, Fred Lebrasseur a trouvé, en bordure de la Saint-Charles, un mélange suffisamment riche de nature et de ville pour sa « promenade dans un lieu secret ». Ce voyage dans l’imaginaire, soit 15 minutes mêlant texte et ambiances sonores, s’étale sur… un kilomètre.

« On magnifie le paysage, dit-il, on brave la tempête. La quête, c’est se rendre au bout du monde. Ça peut se faire de chez nous, en nous, dans notre tête. »

Lors de l’entretien téléphonique, Fred Lebrasseur se sert de multiples onomatopées pour exprimer, mieux qu’en mots, ce que son talent de bruitiste arrive à illustrer. Une pieuvre, des pas dans la neige, la forêt tropicale, la musique électronique… Il couvre large, lui qui, musicien, puise autant chez Hermeto Pascoal que chez les impressionnistes français ou dans la musique trad — il était du groupe Les Batinses.

« Trouver le bout du monde est un prétexte pour garder la porte ouverte. Je veux que [les jeunes] ouvrent les yeux et fassent des liens avec les oreilles. L’important n’est pas qu’ils deviennent musiciens, mais qu’ils aient différents points de vue », conclut-il.

D’autres idées

As We Continue de Pierre Coric. La seule installation du festival réagit aux yeux qui la regardent, comme à l’absence de regards. À la librairie Pantoute Saint-Roch, pendant tout le
Mois Multi.

L’événement Iceberg. Huit artistes, trois depuis leurs studios européens et cinq depuis la majestueuse chapelle du Séminaire, se succèdent pendant cinq heures de musique. Le 6 février.

Nous campions loin des endroits où la mort nous attendait d’Hugo Nadeau. Jeu évolutif et interactif à cinq scénarios, qui invite à se perdre entre les temps présent et imaginaire. Du 8 au 12 février.

BODIES/BUDDIES d’Étienne Lambert et Mélissa Merlo. Un court métrage, un espace clos et deux performeurs captifs des jeux de pouvoir et de soumission, de complicité et de séduction. Du 9 au 12 février.

Robot Chef de Foxdog Studios. Dans ce jeu de réalité augmentée pour les 12 ans et plus, dirigé par un duo excentrique et leur armada d’objets, le participant devient cuistot à distance. Du 10 au 12 février.

Mois Multi

Jusqu’au 14 février. En ligne et dans quelques lieux à Québec.



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