​Série «Heureuses retrouvailles»: Michel Goulet, trente ans avec les «Leçons»

Michel Goulet à la place Roy, à Montréal, où sont installées «Les leçons singulières».
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Michel Goulet à la place Roy, à Montréal, où sont installées «Les leçons singulières».

Elle a marqué les esprits une première fois, jadis. Vous l’aviez peut-être oubliée, la (re)voici sur un mur, sur le sol, ailleurs. Une oeuvre historique et, derrière elle, un(e) artiste. Pour ce troisième volet d’une série d’entretiens autour d’oeuvres marquantes, nous nous intéressons aux Leçons singulières avec Michel Goulet.

C’est par un dimanche de septembre pluvieux, il y a 30 ans, qu’a démarré la vie de Les leçons singulières I. Depuis, il a encore plu, neigé, grêlé et même tombé plus que du verglas sur l’ensemble sculptural en laiton et en bronze de la place Roy. Ni les langues sales ni les mains voleuses ne l’ont épargné. Malgré les tempêtes, l’œuvre emblématique de Michel Goulet s’y trouve encore, au cœur du Plateau Mont-Royal.

« J’ai défendu l’idée qu’une œuvre monumentale n’avait pas à être haute et grosse, et qu’elle pouvait être émouvante », dit le sculpteur, qui a voulu travailler avec des « objets tout petits ». « Ça m’a porté à réfléchir à l’art que je voulais faire : un rapport au corps de celui qui regarde l’œuvre, qui est nourri par elle. »

Michel Goulet s’est volontiers prêté au jeu des souvenirs. Il faut dire que l’œuvre de la place Roy — premier volet d’un projet qui comprend un ensemble au parc La Fontaine, Les leçons singulières II — est probablement sa plus connue, celle qui lui a donné sa réputation d’homme fort de l’art public.

Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Une partie d'une oeuvre de Michel Goulet aux abords du Parc Lafontaine, où est installé un ensemble sculptural qui atteint ses 30 automnes.

Et celle qui l’a étiqueté, malgré lui, comme l’artiste des chaises — Les leçons singulières I en comporte six. Dans sa réinvention, « à échelle humaine », de la sculpture monumentale, il s’est mille fois approprié cet objet si familier, l’a tronqué, déformé… ou pas. Il est sa signature. Lui n’y tenait pas, mais « la chaise, c’est comme un ami qui s’est planté devant ».

Des chaises de Goulet, on en trouve aux portes du Théâtre d’Aujourd’hui, dans le Montréal souterrain, au Jardin botanique, à Québec, à Lyon… On lui en réclamait jusqu’en Europe. Sur son site Web, on recense une trentaine d’installations publiques avec au moins un exemple de ce motif.

« Je suis obligé de me défendre, en disant qu’il n’y a pas juste des chaises sur la place Roy. Il y a aussi des images, des objets, une table », énumère l’artiste, rencontré sur les lieux où (presque) tout a commencé.

En 1990, le natif d’Asbestos n’est plus un inconnu. C’est l’année où il obtient, à 46 ans, un des Prix du Québec, le Borduas, censé récompenser l’ensemble d’une carrière. La sienne n’est vieille que de dix ans, amorcée après une décennie dans l’enseignement.

En 1989, un an après sa participation à la Biennale de Venise, sa première œuvre, temporaire, fait son apparition dans l’espace public. À Central Park, rien de moins. Après sa vie new-yorkaise, Les lieux communs est rapatriée et repose depuis à l’ombre des regards, derrière le CLSC de l’arrondissement de Saint-Laurent.

J’ai défendu l’idée qu’une oeuvre monumentale n’avait pas à être haute et grosse, et qu’elle pouvait être émouvante

 

Quand Les leçons singulières I sont dévoilées le 30 septembre 1990, le plein air de Montréal est vierge d’art dit contemporain. Les œuvres commémoratives perpétuent encore à ce moment la tradition statuaire. Si Les leçons singulières I apporte de l’air frais aux yeux des fins connaisseurs, pour le quidam, c’est un ovni qui atterrit à l’angle des rues Roy et Saint-André.

Dotée d’une table-fontaine représentant la carte du monde et de six chaises associées à des objets métaphoriques, l’œuvre a rapidement été la cible de chroniqueurs et de la population. On reprochait à la Ville de Montréal de dépenser de l’argent (les deux volets des Leçons… ont coûté 225 000 $) pour du mobilier sans fonction. « Des chaises sur lesquelles on ne peut s’asseoir » devient une rengaine populaire.

L’œuvre de la place Roy a inauguré l’ère du Bureau d’art public, mis sur pied en 1989 par l’administration du maire Jean Doré. Depuis, la collection de la Ville s’est enrichie à coups de concours, organisés pour chaque aménagement urbain d’envergure. C’est de la réfection de la rue Roy, visant à supprimer un stationnement, qu’est née Les leçons singulières.

« Sous Jean Drapeau [maire jusqu’en 1986], il n’y a pas d’art contemporain. Des commandes pour des œuvres, il n’y en a pas », dit Francyne Lord, qui a dirigé le Bureau d’art public jusqu’en 2016. Les seules acquisitions d’œuvres survenaient sous le coup de la loi québécoise dictant l’intégration de l’art à l’architecture. « La Ville est assujettie à la loi du 1 % », résume Mme Lord.

Prise de conscience

Structuré et réfléchi, le nouveau programme en art public plonge dans des avenues esthétiques qui rompent avec l’habituelle célébration d’un personnage. Il permet, selon Michel Goulet, de passer « de quelque chose de totémique » à une prise de conscience de l’espace urbain. « On n’impose pas une œuvre, on enrichit un lieu pour le regarder différemment », dit-il.

Pour ses leçons si singulières, le sculpteur a voulu évoquer les rapports entre la population et son milieu de vie. Plus poétique que didactique, le volet de la place Roy fait du citoyen un spectateur responsable. « Les chaises sont des métaphores de nos comportements. Celle-là, avec l’entonnoir, dit que ce que je prends, je le redonne. L’entonnoir capte l’eau, la remet au pot, qui la remet à la terre », explique l’artiste-poète.

Mais oui, reconnaît-il, l’aspect peu littéral a dérangé. « Les gens pensent qu’ils doivent comprendre quelque chose. C’est vrai, mais chacun peut faire son histoire. Je veux meubler l’esprit du passant. Qu’il sache qu’on n’a pas placé cet objet pour décorer, mais pour dire quelque chose », commente Michel Goulet.

Honnie par moments, jusqu’à être victime de vandalisme et de vols, Les leçons singulières I a fini par être appréciée. Il faut préciser que des bancs y ont été installés tout autour, mais aussi, surtout, que l’artiste y a ajouté trois chaises avec siège.

Fallait-il faire taire les critiques ? Non, répond Michel Goulet. C’était plus un « clin d’œil ». « J’ai voulu entreprendre un dialogue avec les gens. Au lieu de dire qu’ils ne peuvent pas s’asseoir sur mes chaises, ils diront qu’ils peuvent s’asseoir sur certaines de mes chaises. Maintenant, les gens y restent. Il se passe quelque chose », conclut-il.