Robert Walker, l’air vicié des villes

L’expérimenté photographe ne manque ni d’humour, ni d’œil pour des compositions complexes. Dans le documentaire présenté en complément à l’expo, Robert Walker dit refuser la perspective de la Renaissance.
Robert Walker L’expérimenté photographe ne manque ni d’humour, ni d’œil pour des compositions complexes. Dans le documentaire présenté en complément à l’expo, Robert Walker dit refuser la perspective de la Renaissance.

Les années passent et, comme de fait, les villes changent. Des rues font place à des autoroutes urbaines. Des quartiers ouvriers deviennent ceux des nouveaux riches. Des tours, plutôt que des arbres, poussent dans des parcs. C’est le progrès, paraît-il, et on n’y peut rien.

Les artistes ont souvent le doigté pour se pencher sur les réalités les plus tordues. Sans surprise, parfois. C’est le cas d’un projet du Montréalais Robert Walker, renommé photographe de rue. L’exposition Griffintown. Montréal en mutation, au Musée McCord, dévoile à coups d’images en couleurs la transformation de ce quartier situé au bord du canal de Lachine.

Le projet de Walker surprend peu, car il pointe l’embourgeoisement de la vie en milieu urbain, un phénomène, disons-le, universel. S’attaquer à cette forme de rejet des plus démunis, le dénoncer, est sans doute louable et justifié, mais les photos, aussi grand format soient-elles, paraissent inoffensives.

La vingtaine d’images exposées — voire plus, si on considère le diaporama qui défile sur un écran — surprennent peut-être peu, elles possèdent néanmoins le pouvoir d’attraction de leur sujet. Depuis des décennies, la griffe de Robert Walker s’agrippe à ces images de séduction qui pullulent dans l’espace public : les publicités. Autrement dit, et plus particulièrement dans ce corpus tiré du Griffintown de 2018 et de 2019, ce jeu du beau et du rêve se retourne contre lui-même.

Comme il l’a fait à New York dès les années 1980, mais aussi ailleurs (à Varsovie, notamment), l’artiste puise sa matière dans de grands panneaux publicitaires qu’il croise dans les rues. Ceux-ci ne sont pas seulement un piège visuel, ils reposent sur un cumul d’artifices.

Une voiture surdimensionnée par ici, un bras et un visage féminins par là, ou encore l’intérieur d’un condo inexistant… Ces vues, les images de Walker les mettent en contraste avec la réalité de la rue. Aux rapports d’échelle (par la présence d’un passant, par exemple) se greffent des rapports de sens. Le luxe, la stabilité et la paix auxquels aime s’associer le marché de l’immobilier tranchent avec le délabré, le temporaire et le bruit des chantiers en cours.

L’expérimenté photographe ne manque ni d’humour ni d’œil pour des compositions complexes. Dans le documentaire présenté en complément à l’expo, Robert Walker dit refuser la perspective de la Renaissance. La photo qui ouvre le parcours, Rue Rioux, est emblématique de ce choix.

Sur un même plan, la machinerie lourde et le mur en voie d’être détruit se confondent à un point tel que le cadre encore debout d’une ouverture joue les trompe-l’œil. Cette ancienne fenêtre, ou porte, agit comme une pub, comme un mirage. Or, c’est la réalité qui se déroule sous nos yeux, celle de la destruction du passé de Griffintown.

Avec cette exposition, le Musée McCord lance une série visant à documenter par des projets photographiques les transformations de quartiers montréalais.

Pendant ce temps, à Rome

La Ville éternelle, c’est bien ainsi qu’on désigne la capitale italienne. Et c’est sur ses innombrables couches d’histoire et de vie que s’est penché Jean-Maxime Dufresne, autre Montréalais connu pour son travail sur la rue par la prise d’images. L’artiste, qui n’est pas que photographe, a tiré d’un séjour à Rome un projet en apparence disparate, mais plutôt cohérent dans un discours mêlant santé environnementale, luttes de pouvoir et patrimoine architectural et culturel.

L’expo au centre Occurrence, dans le Mile-End, s’intitule A.L.M.A., acronyme pointant quatre éléments urbains : acqua, luce, materia et aria. Chaque lettre correspond à un chapitre porté sur une forme « d’excès et de défaillances dans la manipulation de ressources rattachées à l’eau, la lumière, la matière et l’air », lit-on dans le texte de présentation.

Parmi les images les plus éloquentes, citons celle où un ouvrier lave une sculpture, victime sans doute de la pollution ambiante, activité sans doute nécessaire pour la conservation de la chose, mais de plus en plus politiquement incorrecte. Symbole de prestige et de progrès à l’époque de l’Empire romain (aqueducs, bains…), l’eau est devenue source d’inquiétude. Même à Rome, jadis « reine de l’eau », aux prises avec une forte vague de sécheresse lors du séjour de l’artiste québécois.

L’expo est de cet ordre, d’une belle complexité et portée par des enjeux peu simples à résoudre.

Griffintown. Montréal en mutation

De Robert Walker. Au Musée McCord jusqu’au 9 août. / De Jean-Maxime Dufresne. Au centre Occurrence, 545, avenue de Gaspé, jusqu’au 29 février.