Objets de désir, de savoirs et de guérisons à Momenta

Image tirée de la «Subsistances», 2017
Photo: Raphaëlle de Groot et Maxime Girard Image tirée de la «Subsistances», 2017

Sans tomber dans le cliché, Momenta, la Biennale de l’image se penche cette année sur nos rapports ambivalents envers les objets et le monde matériel. Avec La vie des objets, la commissaire générale de l’événement, María Wills Londoño, a su éviter le piège présent dans le sujet qu’elle a choisi, l’idée reçue qui voudrait que nos rapports au monde matériel soient par essence voués à l’échec, à une sorte de superficialité, d’un ici-bas matérialiste sans transcendance possible. Les objets symbolisent à la fois nos désirs obsessifs et presque maladifs de posséder, mais aussi représentent des idées, des valeurs, des rêves, bref, l’imagination humaine. Certes, ce double statut de la matière n’est pas nouveau.

Nous pouvons le retrouver, entre autres, dans le concept de néoplatonisme de la Renaissance, incarné dans les célèbres Esclaves de Michel-Ange, ces êtres prisonniers du monde physique qui tentent de s’en libérer, êtres qui expriment néanmoins comment l’expérience humaine passe totalement par la matière, la matérialité de nos corps, mais aussi par la présence utile ou limitative de différents outils que l’humanité a créés. Cela fait des années que cet événement montréalais n’a pas eu un thème aussi riche en sens, un thème qui fasse réfléchir le visiteur. Cette approche se retrouve dans l’exposition centrale collective — présentée à la fois chez VOX et à la Galerie de l’UQAM —, mais aussi dans plusieurs solos.

L’objet réanimé

Le visiteur sera certainement surpris par la bienveillance que Celia Perrin Sidarous semble porter aux objets et aux images. Car il n’y a pas que l’objet qui soit mal vu de nos jours. On a souvent tendance à voir l’image comme superficielle, comme la peau morte du monde, un monde réduit à ses apparences. Pourtant, Perrin Sidarous aborde les objets et leurs images à travers ce qu’ils portent de restes de l’histoire, de la mémoire, de la culture. L’objet n’est-il pas le signe d’une collectivité et d’un savoir-faire anciens ? Mais cette exposition est-elle — comme le texte de présentation le dit — le signe que les objets ne sont pas passifs et qu’ils peuvent communiquer leurs expériences vécues ? Pas si sûr.

Il y a quelques années, la commissaire Ève De Garie-Lamanque, dans l’expo Hantise à la galerie Art Mûr, se demandait déjà si les objets avaient une forme d’âme, une sorte de réelle présence, ou tout au moins une capacité à être des réceptacles pour nos souvenirs. L’idée est intellectuellement riche, même si elle se veut un peu trop rassurante. Il y a plutôt dans les objets un silence troublant, une absence remarquable, une absence très présente… Une absence qui invite les historiens à reconstruire du sens, à redonner volume à ce qui a été appauvri, aminci, aplati par le rouleau compresseur du temps. C’est justement ce qui rend cette expo de Perrin Sidarous si touchante et si intelligente.

Instaurée dans un lieu de mémoire — le Musée McCord —, cette mise en scène visuelle nous parle de la nécessité de remettre en contexte les artefacts du passé, de déployer les archives afin de déplier le sens. L’artiste procède par un collage visuel qui est dans la mouvance du film Grosse fatigue de Camille Henrot, œuvre qui elle-même s’inscrivait dans un processus de montages d’images que l’écrivain André Malraux ou que l’historien de l’art Aby Warburg ont bien développé autrefois. Ce type de constellation d’images et d’objets montre comment, à travers les âges et les civilisations, des objets et des formes, des questions et des idées se répondent, s’interpellent d’une manière transhistorique et transculturelle…

 
Photo: Léo Harvey-Côté et Raphaëlle De Groot Image tirée du projet «Subsistances – Inniun», 2017.

Il faudra poursuivre cette réflexion sur la mémoire en allant visiter l’exposition de Raphaëlle de Groot à la galerie Occurrence, expo dont le cœur est le film Subsistances, coréalisé avec Maxime Girard. De Groot a passé une année dans la région des îles Mingan, y établissant de nombreux campements-expositions. Le tout donna lieu à la création de ce long métrage d’une grande sensibilité. L’artiste-anthropologue a dialogué avec les gens de la région, mais aussi, d’une certaine manière, avec le territoire. Les passages du film où de Groot accumule les divers objets rejetés par l’océan (morceaux de plastique de toutes tailles et formes, cartouches de fusil de chasse, os de baleine…) sont à cet égard paradoxalement merveilleux et poétiques. Elle s’en pare afin d’en faire une sorte de costume de chaman, devenant une espèce de Gaïa postmoderne… Les objets n’ont certainement pas d’âme, mais les artistes comme de Groot savent leur insuffler une part de vie et de grâce.

 
Photo: Francis Alÿs Francis Alÿs, image tirée de «Children’s Games 7 / Hoop and Stick», 2010

Entre l’œuvre de Raphaëlle de Groot chez Occurrence et celle de Francis Alÿs au Musée d’art contemporain, il y a un bel écho qui nous rappellera combien les modernes comme Picasso avaient raison de dire qu’il faut désapprendre l’âge adulte et revenir à la créativité de l’enfance. Dans Jeux d’enfants (1999-en cours), Alÿs montre comment il suffit de peu de choses — souvent la récupération d’objets destiner à être jetés — pour que les petits puissent créer tout un réseau de divertissements et de significations. Il y a dans ses jeux transculturels l’énonciation du pouvoir des enfants à être émerveillés et résilients dans un monde pas toujours accueillant.

 

Jeux d’enfants / Entre mer et terre // L’archiviste

De Francis Alÿs, au Musée d’art contemporain, jusqu’au 5 janvier / De Raphaëlle de Groot, chez Occurrence, jusqu’au 19 octobre // De Celia Perrin Sidarous, au Musée McCord, jusqu’au 12 janvier