Papier s’ouvre à la toile

Ed Pien, «Encounter»
Photo: Papier 19 Ed Pien, «Encounter»

L’Association des galeries d’art contemporain (AGAC) a choisi d’ouvrir les valves. La foire Papier, sa foire, ne sera plus exclusive aux œuvres sur support papier. Le nom, lui, est conservé.

Sa croissance et son succès ne font plus de doute. Papier séduit et, pour sa 12e manifestation, elle mise sur un plancher plus spacieux et plus lumineux que lors des deux précédentes éditions. Mais au Grand Quai du port de Montréal — l’ex-jetée Alexandra —, c’est dans l’essence même de la foire que Papier 19 innovera.

« Ça fait longtemps que les membres [de l’AGAC] trouvent le papier contraignant, explique Julie Lacroix, revenue à la direction de l’association marchande après une pause de trois ans. Avant que je parte, on avait commencé à en discuter. C’était hyper polarisé, mais ça penchait plus vers “on ne touche pas à Papier” ».

Mais après discussions, réflexions et sans doute un lobbying efficace des pro-changement, l’AGAC a accepté d’y toucher. En partie, pour le moment : 50 % des stands devront être consacrés aux œuvres sur papier.

« Le positionnement qu’on a, c’est de ne pas jeter le nom, notre spécificité. Le compromis, c’est de faire moitié-moitié. On garde nos racines, notre volonté d’être accessible, mais on laisse la possibilité aux galeristes de présenter tous leurs artistes et des œuvres dans un autre niveau de prix. »

Foire démocratique

Lancée en 2007, Papier marquait une sorte de renaissance de l’AGAC, alors surendettée et quasi inactive. Le choix des œuvres sur papier permettait non seulement de se distinguer des foires généralistes du monde, à commencer par celle de Toronto, il prenait appui sur le noble principe de l’accessibilité. Une foire démocratique, libre d’entrée — un aspect désormais disparu.

« Même avec 50 % d’œuvres sur papier, la foire perd sa spécificité. Le succès de Papier, c’est l’homogénéité entre les plus riches et les plus pauvres galeries », concède le galeriste Eric Devlin, qui craint que la peinture déséquilibre le principe d’équité.

Principal artisan de Papier avec Matthieu Gauvin, alors directeur de l’AGAC, Eric Devlin rappelle avoir misé en 2007 sur les dessins, estampes et photographies pour raviver la communauté de collectionneurs. « C’est plus accessible, en terme de bourse », fait-il noter.

Photo: Papier 19 Le travail de trois artistes présentés à Papier 19: celui de Jim Holyoak (avec Jötunn («Norway»), ci-dessus), mais aussi de Ben Thomas (en petit avec «Tonal Cause») et Ningeokuluk Teevee (en petit juste en dessous avec «Inuk Actor»).

Mais alors, pourquoi changer ? La mouvance, croit le galeriste Pierre-François Ouellette. « Déjà, le papier permet de s’exprimer de plusieurs [manières], dit-il, en pensant à des projets en sculpture et en vidéo. Il y avait un appétit, les gens nous en parlaient. »

Le marchand de la rue Rachel ne cache pas son enthousiasme devant la porte grand ouverte. « Ed Pien ne fait pas que des papiers découpés, il fait aussi des métaux découpés. On ne présentera pas de la sculpture pour montrer de la sculpture. On prend le thème et on le décortique », énonce-t-il.

Coup de pied

La mouvance, la demande… Comme dans n’importe quel marché, l’AGAC a ressenti le besoin de renouveler l’offre. La peur d’en perdre le contrôle a sans doute joué également.

À la fin de 2017, Rick Friedman, fondateur d’une série de foires aux États-Unis, a tâté le terrain pour en instaurer une à Montréal au printemps suivant. Les membres de l’AGAC et les partenaires financiers de l’association ont refusé de collaborer.

L’homme derrière le Hamptons Expo Group semble encore amer, même par courriel. « Personne n’a voulu m’appuyer. On me disait que j’entrerais en compétition avec l’événement Papier. N’est-ce pas bizarre ? C’est une perception très petite du monde. Je suis donc allé voir ailleurs », écrit celui qui vient d’inaugurer, en avril, la Philadelphia Fine Art Fair.

Rick Fiedman, qui assure être suivi des « meilleurs collectionneurs des États-Unis », proposait une très grande foire. « Pourquoi Montréal ? J’estime qu’une seule foire dans tout le pays, celle à Toronto, ne suffit pas à tout le marché, dit-il. Montréal a toute une histoire de l’art, on y trouve de nombreux bons artistes et galeries, un puissant musée, des collectionneurs… »

L’AGAC l’a rejeté, mais n’est pas restée de marbre. « Ce n’est pas par peur [qu’on a réagi], rétorque Julie Lacroix. Ça a donné un coup de pied dans la réflexion. Il y a un besoin, qui est réel, de faire une foire généraliste. »

Et le nom ?

L’artiste et commissaire indépendant Benjamin Klein est de ceux qui considèrent que Papier a atteint suffisamment de maturité pour passer à un autre cap. Il n’imagine pas quelque chose d’immense comme en rêve Rick Friedman, mais prône la plus grande diversité possible.

« J’espère que Papier ne perdra jamais sa charmante et démocratique ambiance. L’idée que tous les stands aient la même taille permet aux nouvelles et aux plus petites galeries de concurrencer les plus grandes et les plus vieilles. » « Pourquoi, demande-t-il cependant, les galeries québécoises doivent-elles se rendre à Toronto pour montrer un certain type de travail ? »

Benjamin Klein, qui monte une miniexposition à Papier 19 pour la galerie Deux Poissons, milite pour rebaptiser la foire. « La question de l’accessibilité ne colle plus au papier. Des photos atteignent des prix très élevés, souligne-t-il. Quelque chose comme Foire d’art moderne et contemporain de Montréal convient mieux. »

Il faudra sans doute encore davantage de discussions et de réflexions avant de changer de nom. Pour un Eric Devlin qui y tient comme trait identitaire — le papier, plus intime, plus équitable, « c’est ce qui nous distingue de Toronto », insiste-t-il —, on trouve un Pierre-François Ouellette, qui le voit comme un thème à explorer, peu importe le support.

Grandir et s’ouvrir

La foire n’a pas cessé de grandir depuis sa naissance. Celle qui ouvre dans quelques jours réunira 46 galeries, dont la désormais bienvenue et importante délégation d’enseignes canadiennes, des galeries établies depuis longtemps et d’autres plus récentes comme la galerie Youn, dont l’une des œuvres coiffe la une du D magazine, soit Explosion #5, de Joey Bates.

Papier 19

Au Grand Quai du port de Montréal, 200, rue de la Commune Ouest, du 25 au 28 avril