«Dynamique interne»: le cube blanc renversé

Jo-Anne Balcaen, «Office, Hasted Kraeutler», 2015
Photo: Jo-Anne Balcaen Jo-Anne Balcaen, «Office, Hasted Kraeutler», 2015

Ah ! Les mythes associés au « cube blanc » épuré du musée moderne ! Ses murs blancs — en opposition au rouge pompier que la bourgeoisie a favorisé au XIXe siècle — assureraient une forme de neutralité de l’espace lors de la réception de l’œuvre. L’espacement de ces œuvres y empêcherait les contenus d’interférer les uns avec les autres, éviterait aux diverses créations de se « contaminer »… Depuis les années 1930, l’espace blanc et aéré du musée moderne a fait école. Entre autres grâce à Alfred H. Barr, premier directeur du MoMA (Museum of Modern Art) à New York, qui consacra cette vision clinique de l’art avec la première exposition d’Henri Matisse en 1931. Depuis quelques années, cette manière de présenter trouve ses contestataires, ici et là, mais reste néanmoins la norme… De nos jours, le cube blanc est devenu la règle même dans les galeries et centres d’art contemporain.

Au tournant de 2014-2015, lors d’une résidence de création de six mois au ISCP à Brooklyn, l’artiste Jo-Anne Balcaen a réalisé — avec son appareil photo, mais aussi plus simplement avec son téléphone — une série de photographies de lieux emblématiques pour l’art moderne et contemporain à New York. Le MoMA est certes de la sélection, mais son attention se porta surtout sur les galeries de Chelsea, quartier de la Grosse Pomme qui domine la scène artistique depuis la fin des années 1990, et ce, même s’il est en pleine perte de vitesse…

Y sont présentes les galeries Gladstone, David Zwirner, Fergus McCaffrey, 303, Sikkema Jenkins Co., Paula Cooper, Matthew Marks, ainsi que, bien sûr, la très puissante galerie Gagosian. Et dans tous ces lieux, l’esthétique du cube blanc est à l’honneur. Au point où nous avons du mal à différencier ces lieux les uns des autres. Certes, Balcaen concentre son regard sur des détails de ces espaces — des portes, des pans de murs et de sols, des comptoirs de réception —, mais les similitudes l’emportent tout de même. Ces photos de Balcaen présentées d’une manière très espacée, dans l’espace lui-même très épuré de la galerie Optica à Montréal, deviennent une bien amusante mise en abyme. Elles soulignent avec efficacité — et bien sûr simplicité — comment un style de présentation domine encore et toujours la scène occidentale, si ce n’est mondiale, de l’art contemporain.

Hors cadre

Mais l’œuvre de Balcaen dépasse les questions purement formelles et profondément trompeuses du cube blanc. En tant que travailleuse culturelle — elle fut coordonnatrice à la programmation chez Artexte, mais travailla aussi à la galerie Diagonale —, Balcaen est particulièrement sensible aux conditions des employés dans ces galeries au look aseptisé où le travail semble se faire comme par magie… Certes, dans une image ou deux, nous pouvons voir des espaces de bureaux, des espaces privés qui semblent un peu plus désordonnés, mais ils sont des exceptions.

En général, l’art dans la galerie blanche doit se dévoiler déconnecté de l’atelier de l’artiste, d’un contexte culturel particulier, mais aussi de tout autre contexte de production et de gestions dans une forme d’Immaculée Conception, de transcendance presque religieuse. Pourtant, l’œuvre d’art n’existe pas en dehors de son milieu, elle existe dans un contexte qui l’a rendue possible, grâce à un réseau de travailleurs culturels, de techniciens, d’assistants, d’individus — eux-mêmes souvent des artistes, ou qui aspirent à le devenir — qui ne sont jamais mentionnés. Par exemple, les assistants à la création de l’œuvre ne devraient-ils pas se retrouver dans les cartels qui identifient pourtant l’artiste, le titre, la date de création, les matériaux, les dimensions — et même parfois, dans les musées, le donateur ? Imaginerait-on pareille chose dans le milieu du cinéma ?

La mise sous silence de ces travailleurs qui ne profitent guère de profits générés par l’art contemporain prétendument international, individus travaillant au salaire minimum — au Québec, plusieurs sont même des stagiaires travaillant pour la gloire —, permet à l’art de devenir un produit, une marchandise déconnectée de tout contexte, des objets se promenant d’un cube blanc à un autre… Dans cette œuvre de Balcaen, la trame sonore qui accompagne ses photos fait référence à ces conditions de création et au désir de ces travailleurs culturels d’appartenir au milieu de l’art. Cela permet à Anne Bertrand, qui signe le texte de présentation, de parler avec raison d’une « économie inversée, c’est-à-dire des artistes qui ne travaillent pas pour gagner leur vie, mais qui gagnent leur vie pour pouvoir faire de l’art ».

Dynamique interne

De Jo-Anne Balcaen. Au centre d’art contemporain Optica jusqu’au 15 juin.