Jean-Pierre Larocque, ou la maîtrise des matériaux anciens

Jean-Pierre Larocque, qui a longtemps vécu à Los Angeles, aime travailler avec le fusain et l’argile.
Photo: Alex Margineanu Jean-Pierre Larocque, qui a longtemps vécu à Los Angeles, aime travailler avec le fusain et l’argile.

Les gigantesques têtes de Jean-Pierre Larocque semblent sorties d’un autre âge, comme si elles avaient été longtemps enfouies dans l’argile qui les compose. L’artiste, dont l’oeuvre est exposée pour l’une des premières fois à Montréal, à la galerie du 1700 La Poste, aime travailler avec des matériaux bruts : l’argile, mais aussi le fusain.

Une des raisons de la méconnaissance de son oeuvre ici est que l’artiste a longtemps vécu à Los Angeles, avant de revenir au Québec. Il expose d’ailleurs toujours aux États-Unis. Mais c’est aussi, explique-t-il, parce qu’il est céramiste et que la céramique a longtemps été considérée comme un art mineur, plus proche de l’artisanat.

 
Photo: Bertrand Carrière Une œuvre intitulée «Grande tête» (2018)

C’est ce qu’on apprend notamment en regardant le film Jean-Pierre Larocque : le fusain et l’argile, réalisé par Bruno Boulianne, et qui sera projeté durant toute l’exposition. Le film fait également partie de la programmation du Festival international des films sur l’art, à Québec et à Montréal.

On y voit comment l’artiste récupère la matière écartée de la forme première pour la réintégrer dans l’oeuvre, ce qui donne à ses figures géantes l’impression de porter sur elles leur long passé. Au fusain, l’artiste crée aussi de façon sculpturale, puisqu’il commence par noircir la feuille avant de dessiner en retranchant de la matière avec une gomme à effacer. « C’est un peu comme dessiner à reculons », dit-il.

La transformation

Les classifications artistiques n’influencent guère l’artiste, qui dit être d’abord et avant tout mené par l’oeuvre elle-même. « Je n’ai jamais dit que j’étais sculpteur, j’ai toujours dit que j’étais céramiste, dit-il en entrevue. Et il y a un long contentieux entre la céramique et la sculpture. Ça n’est pas réglé et ça ne se réglera jamais. J’ai des amis sculpteurs et, en général, la façon dont les sculpteurs travaillent est menée par le concept ou l’idée. » La sculpture contemporaine est plus conceptuelle, alors qu’il aime laisser la matière se transformer et s’accumuler sous ses yeux, avant de prendre sa forme finale. Il dit d’ailleurs avoir une prédilection pour les oeuvres en devenir.

« J’aime une idée incarnée dans un objet, j’ai besoin de transformer, d’ajouter, d’enlever et de trouver. Je ne sais pas ce que je vais faire quand je commence. Ce qui m’intéresse, c’est la transformation », dit-il.

Il fait d’ailleurs volontiers référence au rêve pour expliquer son processus artistique. Dans un texte à paraître dans un livre consacré à Larocque, Isabelle de Mévius, propriétaire du 1700 La Poste, écrit : « Cette mise en scène s’inspire des images de rêves en noir et blanc du passé familial et culturel de l’artiste. Les visages qu’il invente le hantent et lui collent à la peau comme des fantômes sortis de son grenier. Il est également habité par des personnages tirés de ses lectures et par ceux de ses rencontres. C’est au creuset de son enfance qu’il puise son inspiration. »

Il explique également dans le film comment il s’attache souvent à un seul aspect de ses toiles, au point de négliger tout le reste du tableau, pour finalement décider d’effacer, à la toute fin, ce personnage central. Ainsi, créer est aussi perdre. Lorsqu’il dessine au fusain, dit-il, il lui arrive de masquer un personnage avec du carton, puis d’en dessiner un autre à ses côtés, sans que ces personnages aient au départ un lien entre eux. Ces juxtapositions mènent souvent à des tableaux de foule, où les figures semblent se côtoyer sans se connaître, comme en quête d’une même lumière. En entrevue, l’artiste dit d’ailleurs avoir été de tout temps fasciné par les oeuvres noires de Goya.

Et l’exposition présente des dessins très précoces de Jean-Pierre Larocque, qui exploitaient déjà, au stylo-bille, le thème de la foule.

Jean-Pierre Larocque

Au 1700 La Poste, du 22 mars au 23 juin