Kent Monkman au Musée McCord: corriger l’histoire canadienne, une toile à la fois

Kent Monkman devant la toile «Seeing Red» (Voir rouge) lors de la présentation de son exposition «Honte et préjugés: une histoire de résilience» au Musée McCord, mardi.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Kent Monkman devant la toile «Seeing Red» (Voir rouge) lors de la présentation de son exposition «Honte et préjugés: une histoire de résilience» au Musée McCord, mardi.

En 1883, Robert Harris peint à la demande du gouvernement canadien le portrait des pères de la Confédération, une trentaine d’hommes — blancs et pour la plupart hirsutes — devant lesquels se trouve, pour une raison que l’on ne saurait expliquer, un petit banc vide. Dans sa mordante réinterprétation de cette toile mythique, Kent Monkman poste sur le petit banc vide nulle autre que Miss Chief Eagle Testickle, son alter ego bispirituelle dont le nom se passe de traduction, frondeur avatar permettant à l’artiste canadien d’ascendance crie de voyager dans le temps et de corriger de violentes injustices (ou, du moins, d’aller toiser par personnage interposé ceux qui en sont responsables). Offerte dans toute sa nudité aux regards masculins, l’imperturbable chef des opprimés cristallise soudainement la douleur et le courageux refus de disparaître de celles que l’histoire canadienne officielle a refoulées à sa marge, qu’elles soient femmes, autochtones ou marginales.

« Je l’ai placée là pour porter la voix de tous ceux qui n’ont pas été entendus lors de la fondation du Canada », expliquait en anglais Kent Monkman mardi matin au Musée McCord, lors d’une visite guidée de Honte et préjugés : une histoire de résilience, créée en 2017 à l’invitation du Musée d’art de l’Université de Toronto afin de noyauter le grand récit que s’apprêtait à célébrer le pays lors de son 150e anniversaire.

Je ne pouvais penser à aucun tableau d'histoire qui exprimait l'expérience autochtone ou qui la faisait entrer dans le canon de l'histoire de l'art

Souvent railleuse, voire amusante, l’exposition présentée en exclusivité québécoise du 8 février au 5 mai convoque aussi la tragédie. C’est en parcourant les couloirs du Prado de Madrid, devant une oeuvre du peintre espagnol Antonio Gisbert, Exécution de Torrijos et de ses camarades sur les plages de Malaga (1887-1888), que le membre de la nation crie de Fisher River au Manitoba décide de mettre à sa main, et de relire par la lorgnette autochtone, les sujets majeurs de certains grands maîtres de la peinture européenne.

« Je ne pouvais penser à aucun tableau d’histoire qui exprimait l’expérience autochtone ou qui la faisait entrer dans le canon de l’histoire de l’art », se souvient-il dans l’avant-propos du livret Extraits des mémoires de Miss Chief Eagle Testickle,qui accompagne l’exposition. « Où étaient les tableaux du XIXe siècle qui racontaient, avec passion et empathie, la dépossession, la malnutrition, l’incarcération et le génocide des Autochtones ? »

Inspiré par Le massacre des Innocents, thème de plusieurs peintures de Rubens dépeignant le meurtre d’enfants juifs par le roi Hérode tel que relaté par Matthieu dans son évangile, Kent Monkman signe donc quelques toiles révoltantes, dont Le cri, scène de séparation d’un hyperréalisme bouleversant dans laquelle hommes en soutane, bonnes soeurs et policiers de la GRC arrachent des enfants aux bras de leur mère. La grand-mère paternelle de Kent Monkman, Elizabeth, avait elle-même survécu au pensionnat autochtone de Brandon.

À gauche et à droite du gigantesque tableau : quelques porte-bébés suspendus au mur, mais aussi le contour tracé à la craie, comme on trace le contour du corps d’un cadavre sur une scène de crime, de plusieurs porte-bébés fantômes. « Ces porte-bébés absents, ce sont tous ces enfants qui ne sont pas revenus du pensionnat. » Silence pesant parmi les représentants des médias, qui lèvent un instant le nez de leur téléphone.

L’Autochtone au visage unique

Enfant, Kent Monkman parvenait difficilement à expliquer à ses amis le fossé séparant la majesté des dioramas de figures autochtones « figées dans le temps d’avant » admirés au Musée du Manitoba lors de sorties scolaires et l’indigence des compatriotes aux abois errant dans les rues de Winnipeg.

« Je ne comprenais pas non plus pourquoi les peuples autochtones faisaient partie des musées d’histoire naturelle, comme à New York. Les primates ? C’est de ce côté ! Les Premières Nations ? C’est de l’autre côté ! » raillait-il devant sa version tristement trashd’une scène de nativité, déposée dans le décor tiers-mondiste d’une réserve. Étrange : tous les personnages de cette installation partagent le faciès de l’artiste. « C’est parce que dans les musées d’histoire naturelle, tous les Autochtones ont le même visage ! Ils ont moulé le visage d’un seul homme, qui représente toutes les nations autochtones américaines, homme ou femme, ce qui en dit long sur la façon qu’a eue l’histoire d’écraser et de réduire à peu de chose l’expérience autochtone. »

Explosion de regards sur la vie au passé et au présent des Premières Nations canadiennes, Honte et préjugés : une histoire de résilience braque une lumière crue et compatissante sur la surreprésentation autochtone en milieu carcéral et chez les itinérants, sur l’épidémie de suicides dans les réserves ainsi que sur les ravages provoqués par l’Église avec l’aval de l’État. Et si le ton, sur le plan strictement pictural, y est souvent à l’hommage, comme dans cette relecture de la Mort de la Vierge du Caravage dans laquelle une jeune femme assassinée occupe le lit de Marie, l’admiration de Monkman pour la maestria technique de ceux dont les tableaux peuplent les manuels d’histoire de l’art tourne en fin de parcours à la critique virulente de Picasso et de sa misogynie historique.

Quelle place, selon Kent Monkman, devrait-on réserver dans les musées du monde entier à des oeuvres difficilement défendables d’un point de vue moral ?

« Prends George Catlin [peintre américain du XIXe siècle, célèbre pour sa représentation des peuples autochtones]. Je suis fasciné par son travail, mais je pense aussi que son oeuvre est problématique, parce que son point de vue est strictement celui du colonisateur européen. Il a éliminé du portrait tout ce qui lui déplaisait. Je pense que la meilleure stratégie à adopter, c’est de nourrir un dialogue avec ces oeuvres, parce qu’on ne peut pas, et ce n’est pas souhaitable, les effacer. Il faut multiplier les occasions pour que ces oeuvres entrent en conversation avec le présent et ce qu’on sait aujourd’hui au sujet du passé. »

L’hiver Monkman

En plus de loger au Musée McCord jusqu’au 5 mai, l’oeuvre de Kent Monkman investit dès le 7 février le Musée des beaux-arts de Montréal grâce à son Théâtre de cristal, scintillant tipi composé de 350 billes de verre offert à l’établissement en souvenir du curieux mariage qu’elle présidait en septembre 2017 entre le couturier Jean Paul Gaultier et Miss Chief Eagle Testickle, lors de l’exposition Love is love : le mariage pour tous selon Jean Paul Gaultier. Le travail de Kent Monkman sera aussi présenté à la galerie Pierre-François Ouellette art contemporain dès le 14 mars.