«États d’âmes, esprit des lieux»: images de l’ombre au MBAM

Carlos Sanchez (né en 1976) et Jason Sanchez (né en 1981), «The Everyday [Le quotidien]», 2000
Photo: Carlos Sanchez et Jason Sanchez Carlos Sanchez (né en 1976) et Jason Sanchez (né en 1981), «The Everyday [Le quotidien]», 2000

La photographie en aura-t-elle un jour fini avec sa mauvaise image ? Pendant longtemps, on lui renia son statut d’art ou on la réduisit à une forme d’art mineur, car trop mécanique. De nos jours, même si sa cote augmente, dans l’imaginaire collectif elle est encore un peu comme un parent pauvre de la peinture ou de la sculpture…

On sera d’ailleurs surpris d’apprendre que cela fait tout juste 20 ans que le Musée des beaux-arts de Montréal (MBAM) a enfin pris l’intelligente décision de bâtir une collection de photographies digne de ce nom. Depuis 2010, cet établissement a de plus clairement annoncé sa volonté de rassembler un ensemble imposant d’images d’artistes canadiens et québécois. En 2013, cela donna lieu, entre autres, à la présentation d’un ensemble de photographies d’auteurs — que l’on pourrait aussi qualifier de photographies d’inspiration documentaire —, photos sélectionnées par le commissaire Marcel Blouin.

Dans cet esprit, les oeuvres que viennent d’offrir l’homme d’affaires Jack Lazare et sa femme Harriet au MBAM permettront, à l’évidence, de rehausser encore plus ce jeune ensemble d’oeuvres. Les donateurs ont généreusement cédé 33 photos, dont des images d’Angela Grauerholz, des frères Carlos et Jason Sanchez, de Nicolas Baier… Vous y retrouverez aussi des clichés d’artistes plus connus sur la scène que l’on qualifie d’internationale. Par exemple, on peut y admirer la fabuleuse et lumineuse Inoue dans la lumière de mon appartement, New York, 1996, de la renommée Nan Goldin.

Photo: Dorothea Lange Dorothea Lange (1895-1965), «Migrant Mother», Nipomo, Californie, 1936

Pour célébrer cette donation, le MBAM met plus que ces dons à l’affiche. Plus de cent oeuvres tirées de l’imposante collection Lazare y sont exposées. On y retrouve plusieurs artistes et oeuvres marquants de l’histoire de la photo, dont des pièces de Robert Frank, Gordon Parks, Paul Strand, Alexander Rodchenko… Vous y remarquerez en particulier plusieurs images de Dorothea Lange. Un tirage de sa célèbre photo intitulée Migrant Mother, Nipomo, California, 1936, faisant partie de la collection de la famille Lazare, mérite à elle seule une visite. Il serait bien qu’une telle image puisse un jour entrer dans la collection du MBAM… Mais que nous apprend donc cette exposition sur la définition de la photo de nos jours ?

Pour la théoricienne Rosalind Krauss, la photographie aurait changé notre rapport au monde et à l’art, devenant le nouveau paradigme de l’époque postmoderne, détrônant ainsi la peinture dans son rôle de modèle artistique. Est-ce si simple ? Depuis le début des années 1990, d’autres théoriciens, comme l’artiste Joan Fontcuberta — qui commissaria entre autres le Mois de la photo à Montréal en 2015 —, parlent d’une ère post-photographique. L’image numérique serait débarrassée de sa fonction d’empreinte par rapport au réel — tout au moins dans l’imaginaire collectif… Mais ne s’agit-il pas d’une réduction de la notion d’empreinte à un mimétisme des apparences ?

Photo: Nan Goldin, avec l’aimable autorisation de Matthew Marks Gallery Nan Goldin, «Inoue dans la lumière de mon appartement», New York, 1996. MBAM, don de la collection de la famille Lazare (détail).

Cette exposition montre pourtant comment la photo poursuit son histoire ancienne, son dialogue avec la nature double de l’image — ou de tout artefact —, à la fois témoignage historique et expression artistique. Les images présentées ici ont en effet encore un pied dans le domaine documentaire et un pied dans le domaine plus proprement artistique, dans un type de photographie qu’on qualifiait à une certaine époque de « pictorialiste ».

Cette expo réitère aussi des catégories classiques de la peinture, comme celles du portrait ou du paysage. Ainsi, malgré un discours glorifiant la rupture photographique, cette expo souligne donc comment la photo n’en a pas fini de débattre avec la peinture et avec des modes de narration anciens.

États d’âmes, esprit des lieux

Photographies de la collection Lazare au Musée des beaux-arts de Montréal, jusqu’au 28 avril