Les tortueux parcours vidéo de Nathalie Bujold

Nathalie Bujold, «Avancée d’un point de fuite éperdue», 2018
Photo: Nathalie Bujold / Ellephant Nathalie Bujold, «Avancée d’un point de fuite éperdue», 2018

Artiste du tissage sans être tisserande (quoique…), Nathalie Bujold se consacre depuis les années 1990 à marier toutes sortes d’univers, souvent opposés, comme le traditionnel et le novateur. Elle a touché un peu à tout, de la musique à l’art Web — voir à ce sujet le projet Hourra pour la pitoune. Si elle a souvent produit des objets, y compris à l’occasion des textiles, son fil continu reste l’art vidéo.

L’exposition Les fleurs du tapis, à la galerie Ellephant, présente cinq vidéos récentes (toutes de 2018), issues de la longue tradition personnelle à l’artiste. Chez elle, une image, ou n’importe quel autre tout, se construit à partir d’éléments disparates. Une fois assemblés, rassemblés, ceux-ci se fondent naturellement les uns aux autres, se confondent.

Cette exposition, un des rares solos de Nathalie Bujold en 20 ans, mais son troisième depuis 2015, a quelque chose de rafraîchissant. Il faut dire que la galerie Ellephant, par son emplacement en marge des lieux passants et par son presque minuscule espace, est seule en son genre. La propriétaire, Christine Redfern, prouve qu’on peut faire beaucoup avec peu, et sans tapage.

La locution « les fleurs du tapis » évoque le faux pas, l’erreur, mais aussi des manières alambiquées de faire les choses. C’est cette seconde idée qui représente le mieux la pratique de l’artiste, et notamment son nouveau corpus vidéo.

Pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué, non ? Surtout lorsque derrière ce travail de bricole, il y a un propos. Les cinq oeuvres parlent du chemin à parcourir, des territoires qu’on traverse et qui constituent non seulement la mémoire, mais toute une vie. Quitte à ce que ces « déambulations » ou « aller-retour », pour citer les titres de deux vidéos, déforment la nature attendue des choses.

Le métissage de Bujold s’exprime d’abord ici dans la mise en espace de l’expo. Pas un support qui se répète. Il y a projection sur moniteur (Déambulation dans l’ardeur à l’ouvrage II) comme directement sur le mur. Le modeste écran côtoie l’immense, qui touche à terre (Avancée d’un point de fuite éperdue). Aller-retour dans l’inconnu qui attend à pied d’oeuvre est une vidéo à multiples canaux, alors que pour Sentiertissé, la doublure de l’écran est projetée, eh oui, sur le sol.

Dans ses vidéos, Nathalie Bujold mélange, par juxtaposition plus que par superposition, différentes sources d’images. Le résultat peuts’apparenter à une abstraction ou aux motifs à carreaux, comme des tartans, qu’elle s’est souvent appropriés.

Aller-retour…, peut-être l’oeuvre phare, reconstitue un voyage en train Montréal-Toronto, comme si l’artiste avait laissé la caméra filmer tout le long du trajet. Elle mixe cependant ce qu’elle a obtenu, en projetant de manière simultanée deux sources d’images, mais en alternance sur l’écran.

Elle découpe pour ainsi dire l’image dans de fines lanières verticales. Le rythme, à la fois saccadé et régulier, a quelque chose à voir avec une musique. Ou encore, lorsque les séquences tombent dans des voisinages essentiellement chromatiques, l’oeuvre fait penser aux bandes verticales d’un tableau de Molinari.

Photo: Nathalie Bujold / Ellephant Nathalie Bujold, «Aller-retour dans l'inconnu qui attend à pied d'œuvre», 2018

Le mouvement constant devient sinueux, pour ne pas dire tordu et renversant, dans les oeuvres Transport du débordement de nos inquiétudes et Avancée… Ici, le réel reste reconnaissable (un quai, un pont), mais le procédé plus subtil pour trafiquer les images leur donne une plus grande étrangeté.

Cette fusion entre étrangeté, ou imprévu, et familiarité, ou quotidien, fait l’objet du texte qui accompagne l’exposition. Invité à écrire sur le travail récent de Nathalie Bujold, le philosophe français Bruce Bégout y a noté un audacieux équilibre entre des faits contraires. Il qualifie ceci de « concordia discors », soit « l’accord dans le désaccord ».

À ses yeux, les oeuvres de l’artiste montréalaise s’inscrivent dans cette nécessité humaine de s’abreuver au jeu des contraires, à une tension « qui nourrit et pourrit en même temps la vie quotidienne ».

« La distinction familier/étranger est ce qui constitue l’essence de la quotidienneté. Tout ce qui se quotidianise au cours d’une vie entre dans le jeu de cette tension fondamentale et cherche, en vain, à s’en sortir, écrit Bégout. Sans l’étranger, c’est-à-dire sans l’absolument autre, l’inconnu, l’illimité, l’incommensurable, le quotidien n’aurait aucun sens. »

Nathalie Bujold, depuis le temps de En wing en hein, l’exposition itinérante qui l’a révélée à la fin des années 1990, n’a jamais cessé de chercher la bibitte rare. Le vernaculaire ou le folklore (comme la chanson d’Oscar Thiffault, dont l’accent est à l’origine du titre de la lointaine expo) en sont ses précieuses sources.

Les fleurs du tapis

De Nathalie Bujold. À la galerie Ellephant, 1201, rue Saint-Dominique, à Montréal, jusqu’au 3 janvier.