La postmodernité comme trahison au CCA

Madelon Vriesendorp, «Freud Unlimited», image utilisée par Rem Koolhaas dans son livre «Delirious New York,» 1978
Photo: Madelon Vriesendorp, «Freud Unlimited», image utilisée par Rem Koolhaas dans son livre «Delirious New York,» 1978

Cela n’aurait donc été qu’une mode passagère ? Des années 1970 à la fin des années 1990, la postmodernité était le sujet de l’heure autant dans le domaine de l’architecture, des arts visuels que de la philosophie. C’est l’époque où le gouvernement du Québec commandait au penseur français Jean-François Lyotard un rapport sur le savoir. Cela donnera lieu en 1979 à la publication de l’ouvrage La condition postmoderne. Dans cette étude et bien d’autres livres qui suivirent, ainsi que dans son exposition intitulée Immatériaux (1985), Lyotard développa une réflexion qui n’a pas pris une ride. Comment définir cette ère post-industrielle ?

La transformation du capitalisme utilisant les travailleurs comme matière première en un capitalisme relégitimé sur les forces « progressistes » de l’informatique — Lyotard parlait alors de la cybernétique comme instrument de contrôle — n’en a pas fini de poursuivre l’aliénation de l’individu. Tout comme ne s’est pas achevée la crise des grands récits politiques et historiques ainsi que la commercialisation des savoirs. En effet, tout cela semble bien d’actualité.

Une exposition au Centre canadien d’architecture (CCA) se penche sur cette époque en effectuant une fine relecture ET une importante critique de cette époque. La commissaire Sylvia Lavin a su éviter les clichés sur l’architecture postmoderne, souvent interprétée comme un retour conservateur et revanchard au classicisme, aux colonnes grecques ou romaines… Il s’agit d’une expo qui ne préoccupe pas trop non plus de la palette de couleurs postmodernes, de ses tons à la fois pastel et flashs dignes de la série télé Miami Vice.

L’angle premier et original de cette présentation est la remise en question du concept de l’architecture en soi que semblait incarner le postmodernisme. L’architecture en soi pourrait se résumer par l’idée d’une recherche architecturale autonome de tout contexte de production, paradoxalement, une forme d’aboutissement mensonger de l’architecture moderne…

Pour expliquer le triomphe — artificiel ? — d’une prétendue architecture d’idées, de concepts, l’expo débute par une présentation de lieux et d’organismes qui ont fait la promotion de cette approche. L’architecture en soi ne fut donc pas déconnectée de toute contingence matérielle ou contextuelle. Si elle a proliféré aussi fortement, c’est qu’elle a été appuyée par des établissements muséaux anciens comme le MoMA ou nouveaux comme le CCA ou le DAM (Deutsches Architekturmuseum de Francfort-sur-le-Main).

Les musées qui prirent de l’expansion ou qui furent fondés à cette époque appuyèrent cette idée d’une architecture comme discipline libre en se servant pourtant — dans une structure qui s’autonourrissait — des images de cette architecture afin « d’établir leur propre identité et étendre leur sphère d’influence ». Cette architecture et ces établissements, qui semblaient pourtant critiquer la culture de masse médiatique, utilisèrent les systèmes de communication afin d’effectuer leur promotion, mais aussi pour constituer l’architecture et les musées comme des images symboliques fortes prêtes à être consommées par ce même système médiatique.

Cette expo déconstruit l’idée de l’architecture autonome postmoderne en utilisant sept sections tout aussi convaincantes que celle qui traite de la prétendue neutralité des musées. Nous fûmes en particulier marqués par la section qui explique comment le postmodernisme s’est nourri et fut même assujetti aux lois du marché. Des expositions sur l’architecture dans des galeries — entre autres celle de Leo Castelli par des commissaires du MoMA — devinrent comme une forme de valeur ajoutée à l’architecture postmoderne.

De plus, ces expos appuyaient l’idée d’une création libre alors que cette architecture s’enfonçait pourtant encore plus dans le système économique en tant que marchandise. Qui plus est, cette architecture postmo devenait en fait un nouveau modèle économique où l’art était encore plus instrumentalisé par le système…

Faire oeuvre utile

Cela fait 50 ans que la compagnie Concordia Estates Ltd — qui n’a rien à voir avec l’Université Concordia — annonçait son intention de détruire une partie importante du quartier Milton-Parc, bâti dans la seconde moitié du XIXe siècle. Des citoyens se rassemblèrent, s’organisèrent, s’opposèrent à cette entreprise. Le comité des citoyens Milton-Parc est ainsi né. Durant près de cinq ans, il a ameuté la population, concerté les efforts, fait circuler les pétitions. Ses membres ont été jusqu’à squatter des immeubles sur le point d’être démolis et une douzaine des plus téméraires d’entre eux ont même occupé les locaux de la compagnie immobilière. De cette aventure est né dans ce quartier un regroupement de coopératives d’habitation, un des plus importants au Canada. Une petite exposition extrêmement bien documentée retrace le parcours de ces aventuriers précurseurs. Vous y retrouverez entre autres les extraordinaires photographies de Clara Gutsche et David Miller, qui participèrent aux activités de résistance des habitants de ce quartier et qui en documentèrent la vie.

Milton-Parc : notre réussite
Commissaires : Dimitrios Roussopoulos, Josh Hawley, John Goedike, Hassoun Karam. Au Centre canadien d’architecture, jusqu’au 3 mars.

L’architecture en soi et autres mythes postmodernistes

Commissaire : Sylvia Lavin. Commissaire associée : Sarah Hearne. Au CCA jusqu’au 7 avril.