Lorna Bauer et l’héritage moderne

Lorna Bauer, «The Camera Is a Tool for Idlers», 2018
Photo: Galerie Nicolas Robert Lorna Bauer, «The Camera Is a Tool for Idlers», 2018

Ce n’est pas la première fois que l’artiste Lorna Bauer fait de l’architecture moderne le sujet de sa réflexion. Lors de sa précédente exposition à la galerie Nicolas Robert, au printemps 2016, elle avait présenté des images de la maison et du jardin du réputé architecte canadien Arthur C. Erickson (1924-2009), sis à Vancouver. Ce bâtiment était alors menacé de destruction, comme le fut en 2007 la célèbre Graham House, bâtie en 1962. Bauer avait alors offert des images des jardins entourant la maison d’Erickson, lui qui travailla souvent avec l’architecte paysager Cornelia Oberlander. Bauerdévoilait ces paysages à travers des reflets dans les fenêtres qui laissaient entrapercevoir l’intérieur de la maison.

Paradoxalement, ces photos presquefantomatiques rendaient encore plus visible le fait que l’histoire et le patrimoine sont plus fragiles qu’on pourrait le croire. Bien des édifices pourtant importants de notre courte histoire nord-américaine ne sont pas classés. Et l’architecture moderne est le parent pauvre de ce patrimoine, souvent délaissée au profit d’une valorisation — relative — de l’architecture vernaculaire ou victorienne. Pensons entre autres à l’architecture brutaliste du XXe siècle, qui est très souvent démolie ou transformée sans grands remords. Les photos de Bauer soulignaient comment les questions que se posent les architectes dépassent celles du bâtiment, intégrant un paysage, un quartier, un contexte social, une population…

Cette fois-ci, Bauer s’est penchée sur le Sitio, la demeure du célèbre architecte-paysagiste brésilien Roberto Burle Marx (1909-1994). Comme nous l’a expliqué Bauer, Burle Marx a « développé une pratique consistant à synthétiser les disciplines de l’art, de l’architecture, du design et de l’artisanat ». Bauer ne veut donc pas souligner l’aspect moderniste, épuré, fonctionnaliste de cette architecture brésilienne. Bien au contraire. En montrant aussi des images d’une unité d’habitation de Le Corbusier investie par des enfants jouant ou par un marché itinérant qui fait désordre, elle insiste sur l’importance d’une architecture vivante, multifonctions, détournée d’un usage appauvri.

L’approche de Bauer, qui consiste à prendre des photos des reflets dans des vitres, prend alors un autre sens. Ces images soulignent l’approche impure, hybride, de Burle Marx.

Ces vues partielles des 35 hectares de terre où Burle Marx a installé sa maison donnent à voir une multitude des plantes de la forêt tropicale qu’il collectionnait et protégeait. Avec la botaniste et illustratrice britannique Margaret Mee, il a effectué de nombreux voyages afin d’amasser une fantastique collection implantée sur sa propriété.

Photo: Galerie Nicolas Robert Lorna Bauer, «Margaret Mee Shade House», 2018 

Il y constitua un paysage très différent du jardin français ou anglais. Même son approche de la botanique se démarquait des Européens. Il ne collectionnait pas des plantes individuellement comme des objets, mais les abordait dans leur « socialité », en pensant à leur proximité dans lanature, à leur collaboration avec d’autres plantes. Burle Marx a donc développé une oeuvre très riche qui exprime une approche globale unissant art, science et nature, dont nous avons bien besoin de nos jours.

Cette expo prend encore plus de sens ces jours-ci, après l’incendie, début septembre à Rio de Janeiro, du Musée national du Brésil, qui venait au cinquième rang des grands musées d’histoire naturelle au monde. Cet incendie qui a détruit 20 millions d’objets précieux aurait pu être évité si le musée n’avait pas été sous-financé. Ces images feront aussi réfléchir alors que le président du Brésil nouvellement élu parle d’exploiter économiquement les terres amazoniennes en se moquant totalement des aborigènes et de leurs droits ou de la protection de l’environnement.

Cette expo nous amènera à creuser la question de l’héritage culturel et environnemental. Qu’est-ce que le patrimoine ? Serait-ce ce que quelques personnes éclairées préservent contre vents et marées pour des générations futures en sachant pourtant bien que les individus de demain ne seront pas toujours d’accord avec l’importance de ces sauvegardes ?

Tools for Idlers

De Lorna Bauer, à la galerie Nicolas Robert, jusqu’au 24 novembre