Calder, le mobile du crime

Herbert Matter (1907-1984), «Untitled» [Sans titre] (1936), mobile de Calder suspendu, en mouvement, vers 1939. © 2018 Calder Foundation, New York / Artists Rights Society (ARS), New York / SOCAN, Montréal
Photo: Source MBAM Herbert Matter (1907-1984), «Untitled» [Sans titre] (1936), mobile de Calder suspendu, en mouvement, vers 1939. © 2018 Calder Foundation, New York / Artists Rights Society (ARS), New York / SOCAN, Montréal

L’œuvre d’Alexander Calder n’en est pas à sa première réévaluation. Les années 1990 furent à cet égard très riches. En 1994, lors de l’exposition que lui consacrait le Whitney Museum — présentation qui fit un arrêt au Musée du Québec —, l’historien de l’art Patrice Loubier remarquait comment cet artiste subissait une relative éclipse critique.

En 1996, dans le catalogue de l’expo Calder du Musée d’art moderne de la ville de Paris, Miriam Simon expliquait comment son œuvre était prisonnière d’une lecture liée à sa vie, mais aussi d’oppositions entre des pôles positifs et négatifs plus ou moins simplistes, entre « jeunesse et vieillesse, Amérique et Vieux Continent, enfant et adulte, humour et sérieux, primitif et civilisé, imaginaire ou poésie et réalité, ingénuité et ingéniosité, mouvement et immobilité ». Simon ajoutait que rares étaient les historiens à effectuer une analyse formelle approfondie de son travail.

L’intérêt de la rétrospective qui a lieu au Musée des beaux-arts de Montréal (MBAM) ces jours-ci réside dans le désir des deux commissaires d’effectuer une lecture plus tranchante de cette œuvre. Le titre annonce ses couleurs. Calder aurait été un créateur « radical » ayant rompu avec la tradition. Il aurait introduit « des matériaux, des outils et des processus novateurs » et aurait su en finir avec une certaine vision de la sculpture faite de matériaux lourds et massifs. Ses sculptures en fil de fer, jouant sur leurs ombres projetées, incarneraient le début de cette révolution.

Avec ses mobiles, œuvres qui bougent dans l’espace, il n’aurait pas seulement introduit le mouvement dans le domaine de la sculpture, mais aussi montré le mouvement comme forme d’art. Et Calder innova aussi en réalisant des mobiles sonores, des mobiles motorisés… L’artiste sort bien évidemment grandi de cette présentation, d’autant qu’on le présente comme un génie précoce. Un autoportrait réalisé à neuf ans participe un peu facilement — et humoristiquement ? — à cette célébration.

Plus judicieusement, les commissaires rappellent que Calder fut le plus jeune artiste à avoir une rétrospective au MoMA (en 1943) et que Jean-Paul Sartre souligna l’aspect révolutionnaire de son travail. Il y apparaît comme une figure majeure de l’art du XXe siècle, digne des plus grands, comme Piet Mondrian ou Marcel Duchamp. Ce fut d’ailleurs Duchamp qui inventa en 1931 le nom « mobile » pour désigner les sculptures mouvantes de Calder, mot qui en français sert aussi à désigner les raisons d’une chose, par exemple les motivations d’un crime.

Voilà une relecture d’autant plus nécessaire que, dans la mémoire collective, l’œuvre de Calder fut souvent éclipsée par celle de ses contemporains. Par exemple, le célèbre tableau Guernica de Picasso vola la vedette à la Fontaine de mercure que Calder exposa pourtant lui aussi dans le hall du pavillon espagnol lors de l’Exposition universelle de Paris en 1937. Cette fontaine était également un hommage à la résistance contre Franco, celle des travailleurs dans les mines de mercure en Espagne.

Certes, cette expo s’opère autour d’une évolution chronologique un peu convenue, allant de l’enfance à la vieillesse. Mais, fort bien installée (la salle centrale toute blanche est une merveille), elle permet de relire un pan important de la sculpture moderne. Dans cet ordre d’idées, on aurait dû insister davantage sur les liens de Calder avec l’art cinétique du XXe siècle en exposant quelques œuvres de Duchamp, de Gabo ou de Moholy-Nagy, qui révolutionnèrent eux aussi l’art de la sculpture par l’usage du mouvement. Ces comparaisons auraient certainement permis de mettre à l’épreuve cette thèse de l’artiste radical.

Temps troubles avec Jeremy Shaw

C’est le signe paradoxal de notre époque… Bien des œuvres créées de nos jours jouent à mélanger les références aux manières et styles du passé au point où on pourrait presque se demander si elles sont anciennes ou contemporaines. L’art se sert de citations, de pastiches, de parodies, d’imitations, d’emprunts… Une des caractéristiques de notre époque est d’être une sorte de caméléon esthétique.

L’installation vidéo Liminals de Jeremy Shaw — œuvre présentée en première lors de la Biennale de Venise de 2017 — débute, à s’y méprendre, comme un reportage en noir et blanc élaboré par la BBC dans les années 1960-1970. Cette vidéo, qui fait partie d’une trilogie, nous montre un groupe de gens qui, dans un futur où l’humanité est en voie d’extinction, tente d’allier « technologies contemporaines et anciennes traditions humaines » afin d’atteindre un niveau d’évolution supérieure. Ainsi, l’humanité arriverait à associer un monde matériel à un monde virtuel, à unifier espace, temps et énergie…

Pour illustrer la chose, le film bascule, se décompose dans une sorte d’ivresse, de transe d’images numériques aux couleurs psychédéliques. Des liens seraient à faire avec le plus récent et merveilleux film de Godard intitulé Le livre d’image.

Alexander Calder : un inventeur radical

Commissaire : Elizabeth Hutton Turner et Anne Grace. Au Musée des beaux-arts de Montréal, jusqu’au 24 février.

Liminals

De Jeremy Shaw, commissaire : Geneviève Goyer-Ouimet, MBAM, jusqu’au 24 mars