Marcel Barbeau, un éclectique enfin honoré

Le coeur de cette exposition en mouvements tourne autour des années phares de Barbeau, celles portées par les tableaux optiques des années 1960.
Photo: Idra Labrie Musée national des beaux-arts du Québec Le coeur de cette exposition en mouvements tourne autour des années phares de Barbeau, celles portées par les tableaux optiques des années 1960.

Attendue, la grande exposition Marcel Barbeau (1925-2016) ? Et comment ! Jamais en sept décennies (!) de création il n’aura eu droit à une véritable rétrospective. La voilà, l’ultime consécration, la muséale, qui arrive néanmoins presque trois ans après sa mort.

C’est dans le (encore) tout neuf tout chic pavillon Lassonde du Musée national des beaux-arts du Québec (MNBAQ) que prend forme le salut. Un salut d’une centaine d’oeuvres, à la mesure de la grandeur et de l’éclat du sujet étudié. L’exposition Marcel Barbeau. En mouvement rassemble de nombreuses pièces de très grand format, peintures comme sculptures, et couvre toutes les périodes de l’artiste.

Toutes les périodes. La formulation n’est pas gratuite. D’abord automatiste et signataire de Refus global, Barbeau aura ensuite été un plasticien géométrique, puis fait dans le minimalisme, touché à l’op art, au tableau-objet, à la peinture-performance. Il a valsé à ce point entre les styles et les genres que beaucoup le lui auront reproché.

Photo: Idra Labrie Musée national des beaux-arts du Québec   La fille du peintre, Manon Barbeau, lors d’une première visite

Manon Barbeau, la cinéaste et fille de l’artiste, semblait tout émue, sourire apaisant, pendant la visite de presse, mercredi. Heureusement, dira-t-elle quelques minutes plus tard, qu’on lui a permis de visiter seule une première fois. « L’exposition dégage une force incommensurable. C’est sûr que j’ai d’abord été éblouie. Puis submergée par la cohérence de tout ça, puis très émue. C’est papa morcelé qui est rassemblé en un seul morceau. On lui reprochait de se disperser, mais papa avait une cohérence dans sa tête et dans son coeur. Il ne se dispersait pas, il explorait », commente-t-elle, assise devant les tableaux de la période intitulée « La période formelle ».

Dans le vaste survol proposé par le MNBAQ, il y a beaucoup de la juste réhabilitation. Certes, Barbeau a fini, à 88 ans, par être reconnu et honoré du prestigieux prix Borduas, en 2013. Il manquait cependant d’en faire la démonstration pratico-pratique.

Ève-Lyne Beaudry, la conservatrice de l’art contemporain qui signe le commissariat de l’exposition, s’est toujours étonnée que « ce grand artiste » n’ait pas fait l’objet d’un travail rétrospectif dans un musée. « Il était le seul dans ce cas, parmi les automatistes », ose-t-elle avancer.

 
Photo: Charlotte Rosshandler Archives Fondation Marcel Barbeau Marcel Barbeau et Ninon Gauthier dans leur appartement de la rue Amherst, à Montréal, en 1976


À son entrée en fonction en 2015, Ève-Lyne Beaudry a suggéré l’idée de la rétrospective, en relais au travail de longue haleine de Ninon Gauthier, la conjointe de l’artiste et grande spécialiste de son oeuvre, qui, elle, se battait depuis les années 1980 pour faire reconnaître son importance.

« La diversité de l’oeuvre a peut-être fait peur aux musées, juge avec le recul Ninon Gauthier. On s’attend à ce que les artistes aient une continuité. Mais il avait une continuité. Le mouvement, la passion, la recherche de liberté, la quête constamment d’un dépassement, c’est ce qui fait sa trajectoire. »

À l’avant-garde

Il fallait néanmoins trouver un fil conducteur à cet éclectisme. Ève-Lyne Beaudry lui a donné un nom : le mouvement. Selon elle, ce véritable « globe-trotteur » l’a exprimé dans toute son oeuvre, entre le « geste effréné » des années 1940 automatistes à sa dernière production, « où les formes prennent littéralement d’assaut la composition pour en faire une danse ».

Le coeur de cette exposition en mouvements tourne autour des années phares de Barbeau, celles portées par les tableaux optiques des années 1960, puis par les performances picturales de la décennie suivante. Ces grands tableaux des années 1970 le ramènent à un art gestuel et le placent parmi les premiers artistes transdisciplinaires, du fait qu’il travaillait avec des musiciens et des danseurs.

« À son époque, quand les artistes changeaient ainsi [de style], c’était dénigré. Alors qu’aujourd’hui, c’est le contraire. On demande à un artiste de se renouveler tout le temps. Il était à l’avant-garde, quelque part », estime Ève-Lyne Beaudry.

L’exposition est accompagnée d’une importante publication. Son texte, la commissaire l’amorce en donnant la parole à Marcel Barbeau, qui explique, dans une entrevue au journal La Presse en 1969, sa prédilection pour le changement. « Peindre consiste pour moi à faire une série d’expérimentations qui, lorsqu’elles me semblent avoir abouti, ne valent pas la peine d’être reprises. Ma position est celle du chercheur », disait-il.

Barbeau, comme Edmund Alleyn, autre figure qui a longtemps payé le prix pour son absence d’homogénéité, n’en faisait qu’à sa tête. Sa fille voit là une autre raison à sa marginalité : « Il n’était pas un être facile, ça n’aidait peut-être pas non plus à fluidifier les liens. »

Parmi les compléments extrapicturaux de l’exposition, signalons le parcours sonore, sur application mobile, qui aura été commandé au compositeur Yannick Plamondon. Mélomane averti depuis sa découverte de la musique de Karlheinz Stockhausen, Marcel Barbeau fréquentait les concerts de la Société de musique contemporaine du Québec. Pour Yannick Plamondon, le parcours de 51 petits morceaux sera « fidèle à l’éthos » de l’artiste libre et constamment en rupture de ce qu’il faisait.

Jérôme Delgado séjournait à Québec à l’invitation du MNBAQ.

Marcel Barbeau. En mouvement

Marcel Barbeau, Musée national des beaux-arts du Québec, jusqu’au 6 janvier.