Ed Pien et ses fantômes: vingt ans de dessins

Ed Pien, cette semaine, alors que l’exposition prenait forme au 1700 La Poste.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Ed Pien, cette semaine, alors que l’exposition prenait forme au 1700 La Poste.

Les labyrinthiques installations en papiers translucides et flottants sont devenues, assez tôt dans la carrière d’Ed Pien, un des traits distinctifs de sa pratique. En 2002, Montréal en a même eu l’honneur de deux d’entre elles, simultanément, à la 3e Biennale de Montréal et au centre MAI. Imposantes par leurs dimensions, ces œuvres s’appréciaient dans le menu détail : un trait dessinant des figures humaines comme les êtres les plus étranges.

Les années ont passé, mais l’artiste torontois n’a jamais abandonné ni l’intimité du dessin ni la démesure de l’installation. Et il est demeuré attaché à Montréal, notamment par l’intermédiaire de la galerie Pierre-François Ouellette art contemporain. Pas seulement à travers elle. La preuve, c’est au 1700 La Poste, chic lieu de la rue Notre-Dame Ouest, que prend place la rétrospective intitulée simplement Ed Pien.

Une vingtaine d’œuvres, ou de séries d’œuvres, a été réunie par Isabelle de Mévius, la commissaire de l’expo et directrice fondatrice du 1700 La Poste. Vingt œuvres pour vingt ans de travail. « Et même plus », ajoute presque avec gêne le principal intéressé.

Photo: Dave Kemp Détail de «Spectral Drawings» (installation), 2012-2018.

« Je consacre beaucoup de temps à regarder, parce que c’est en regardant que je comprends l’œuvre. Je dessine et je prends des décisions, mais la plupart du temps, je le fais en réponse à ce qui est là, à ce que je vois », dit Ed Pien, rencontré dans les salles de l’expo, une semaine avant le vernissage.

De Drawing on Hell (1997-1998) à Danse macabre (2018) et bien d’autres titres — Cannibals and Other Monsters, Ghosts, Strange Forest, Spectral Drawings —, la rétrospective rappelle une des constantes chez Ed Pien : le thème de l’horreur, ou de la peur.

Les scènes macabres parsèment plusieurs de ses œuvres, mais elles sont rarement laissées à elles-mêmes. Il y a dans la touche de l’artiste né à Taïwan le souhait d’en complexifier la lecture. Ou plutôt de l’enrober de mystère, souvent par l’accumulation d’encre ou la superposition de feuilles de papier.

Présentée dans le jadis coffre-fort de l’ancien bureau de poste, l’œuvre Ghosts (1997-1998) annonce ce qui suivra et suit encore Ed Pien. L’éclairage changeant fait apparaître et disparaître des figures vertes par-dessus des dessins de têtes pour le moins déjà morbides. L’artiste a déterré cet ensemble de dessins avec plaisir, puisque c’est par lui que tout a commencé. « Et c’est à Montréal que je l’ai présenté, au centre Oboro. Je dois beaucoup à Montréal », reconnaît celui qui n’a jamais voulu s’établir au Québec de peur de ne pas bien manier le français.

Ed Pien confie avoir toujours cherché, depuis cette première installation, à comprendre notre fascination pour la fabrication de mythes. Le vert associé aux fantômes dans les cultures orientales l’a toujours fasciné.

Photo: Ed Pien «RainForest 5», 2018.

« Je me suis demandé ce que le fantôme signifiait pour moi. C’était une personne réelle, morte de manière horrible, une victime de la famine, par exemple. Les personnages [de Ghosts] sont des survivants d’Hiroshima, mais ce ne sont pas des copies des dessins que les survivants ont faits eux-mêmes. Je ne pouvais pas faire ça. Ils sont basés sur ce que j’ai vu. »

Mythologie et réalité convergent plus d’une fois dans les dessins d’Ed Pien. Dessins qui ne naissent pas seulement par le maniement d’un crayon. L’artiste de 60 ans est de ceux qui ont contribué à faire éclater le dessin. Ainsi, ses installations labyrinthiques et fortes en jeux d’ombres dessinent (dans) l’espace — l’expo en présente une, Revel (2011), inspirée par le flux migratoire des populations.

Pien dessine aussi avec la caméra. Ses vidéos et photos enregistrent le réel de manière aussi instinctive, nées sous le coup de mouvements du corps de l’artiste. Le 1700 La Poste en donne plus d’un exemple, entre la promenade dans une forêt en cendres — Strange Forest (2018) —, les arbres captés à travers une vitre mouillée — série RainForest (2016) — ou l’expérience de la nuit glaciale — série Breath (2013).

Au sujet de cette dernière, notoire par l’ectoplasme au centre des images, l’artiste confie avoir délibérément voulu incorporer son souffle. De là, l’ectoplasme. Dans la publication qui accompagne l’exposition, l’auteure Angela Kingston démontre comment la caméra numérique, si immédiate, remplace le crayon.

« On peut être présent à l’image photographique pendant qu’elle se fait, y être réceptif, sur-le-champ : réagir tout de suite à ce qui se passe, expérimenter avec un angle ou un accent nouveau, ou tout effacer et recommencer. Ce sont là les conditions du dessin », fait-elle noter.

Photo: Guy L’Heureux  «Rat Catcher», 2018.

Ed Pien efface rarement ce qu’il fait. Il préfère l’accumuler, quitte à le laisser de côté pendant un certain temps. Il est de ceux qui croient que si « un dessin est apparu sur la feuille, c’est pour une bonne raison ». De là cette préférence aussi, chez lui, pour des œuvres jamais réellement terminées, ouvertes, toujours en quête de transformation.

« Mon intérêt pour les fantômes et les monstres, signale-t-il, a à voir avec cette idée de transformation, mais ce n’est pas si simple. La transformation fait grandir, nous pousse vers quelque chose d’autre, pour mieux être capable de faire face aux situations qui nous échappent. »

S’il reconnaît que nous puissions être nos propres fantômes — ce qu’on a été dans le passé « nous poursuivra dans le présent et dans le futur » —, les spectres, croit-il, nous permettent de comprendre la différence. « On se sert souvent de nous-mêmes pour juger les autres, ceux qui viennent d’autres cultures. On a peur de ce qu’on ne connaît pas. Je ne crois pas aux fantômes, pousse-t-il, mais on doit apprendre à vivre avec eux. »

Depuis vingt ans, Ed Pien s’efforce de vivre avec eux, et par le fait même, son public s’y frotte aussi. De Goya à la mythologie orientale, des horreurs des civilisations aux réalités autochtones, l’artiste torontois-taïwanais-et-un-peu-montréalais se fait un honneur de rapprocher les différences. Et il n’en a pas fini : ses dessins à venir découleront d’un projet mené à Cuba, auprès de vieillards.

Ed Pien

Au 1700 La Poste, du 12 octobre au 20 janvier