Décès de la peintre Marcella Maltais

À gauche: Marcella Maltais, autoportrait (1972-1973). À droite: Marcella Maltais, «Un beau ténébreux» (1986).
Photo: Musée d’art contemporain de Montréal À gauche: Marcella Maltais, autoportrait (1972-1973). À droite: Marcella Maltais, «Un beau ténébreux» (1986).

Née à Chicoutimi en 1933, Marcella Maltais se fait rapidement remarquer par sa signature en peinture abstraite. Après avoir fait l’École des beaux-arts de Québec sous la tutelle de Jean-Paul Lemieux et de Jean Dallaire, elle se retrouve au Musée des beaux-arts de Montréal en 1957, à l’âge de 24 ans, le temps d’une petite exposition et entre en 1965 dans la collection du Musée d’art contemporain de Montréal.

Photo: Michel Maltais Marcella Maltais

Mais les radicales ruptures qui marquent sa carrière font qu’on la connaît aujourd’hui peu. Marcella Maltais s’est éteinte à Québec le 19 septembre, à 85 ans, des suites d’une longue maladie, fermant les paupières à la lumière qui l’a obsédée une grande part de sa vie.

« C’était une excellente peintre abstraite, dans la foulée de l’automatisme », explique pour la situer le professeur en histoire de l’art à l’UQAM Laurier Lacroix. « Mais elle a fait un virement de cap, dénonçant ce qu’elle avait auparavant adoré. Ça a beaucoup heurté. »

Après un début de carrière plus que prometteur, Marcella Maltais quitte le Québec en 1958 pour Paris, où elle poursuit une décennie durant sa recherche en abstraction. En 1968, la lumière de la Grèce l’illumine : « J’avais l’impression d’être un peintre qui VOIT pour la première fois de sa vie, écrira Maltais. J’avais trouvé ce qu’obscurément je cherchais. L’éblouissement lumineux qui me traversa alors était une sorte d’état de grâce auquel je ne fis que me soumettre. »

Virage esthétique radical

Cette quasi-transfiguration est suivie d’un virage esthétique radical vers la figuration. Un tournant qu’elle scande et revendique dans ses Notes d’atelier en 1991 (réédité en 2006 aux Écrits des Hautes-Terres). « On peut dire que le Refus global portait merveilleusement bien son nom. Sectaire dans ses partis-pris, GLOBAL dans ses REFUS. Négatif il est né, négatif il se meurt, stérile, sans progéniture, sans même avoir tracé un chemin pour les jeunes générations », écrivait alors Mme Maltais, écorchant au passage Picasso et Rothko. « Elle a changé d’attitude et d’approche par rapport à l’art, rappelle M. Lacroix, brûlant ce qu’elle adorait précédemment. »

L’art dit "de rupture" ou "d’avant-garde" sera toujours encouragé par le Pouvoir, car, contrairement à ce qu’on cherche à nous faire croire, cet art ne dérange absolument rien ni personne. […] Cet art va dans le sens du commerce, de la nouveauté, du gadget, de la médiocrité au niveau des patates. Encore que les patates ont de la profondeur…

« Ma soeur avait un caractère assez difficile, se rappelle son frère Félix Maltais, de 13 ans son cadet. Elle n’avait pas la langue dans sa poche. Son but n’était pas de se faire des amis, ni de faire des salamalecs à qui que ce soit. Elle a même été jusqu’à voler un de ses propres tableaux à l’ambassade du Canada à Paris, pour protester contre une bourse qu’on lui avait refusée : elle est entrée, a décroché le tableau, et est ressortie en le tenant sous le bras », se remémore-t-il en riant. Une anecdote familiale que Le Devoir n’a toutefois pu confirmer.

Photo: Musée d’art contemporain de Montréal Marcella Maltais, « Nuit du givre » (1958)

Était-ce parce qu’elle avait choisi de vivre loin, à Paris ou à Hydra (elle sera du même cercle d’artistes qu’un certain Leonard Cohen…), à une époque prémondialisation où, loin des yeux, on était aussi loin du coeur ? Parce qu’elle était femme ? Parce qu’elle avait semé la controverse, et aussi certains propos réactionnaires ? Ses oeuvres figuratives ont été beaucoup moins chantées. « Sa peinture figurative est beaucoup plus traditionnelle que ce qu’elle exploitait comme peintre abstraite », note délicatement Laurier Lacroix. « Là, elle avait une écriture à elle. Mais je pense qu’on la méconnaît : on n’a pas vu, ici, plus de la moitié de sa carrière. »

Une vision que partage Marie-Eve Beaupré, conservatrice au Musée d’art contemporain de Montréal, lequel compte une quinzaine de Maltais dans sa collection. « C’est une femme importante dans l’histoire des arts visuels d’ici. Kaminia a été achetée lors de la première année où le MAC a fait des acquisitions, ce qui veut dire que la communauté artistique du Québec estimait que Maltais était importante, essentielle alors à la discussion sur l’art. Et il était rare à l’époque de voir des femmes faire des grands formats. Mais c’est vrai qu’on n’a pas gardé ensuite la mémoire de son travail vivante. »