Les arts visuels sous le signe de l’engagement

Étienne Tremblay-Tardif, «Éphéméride: l’occupation étudiante de l’École des beaux-arts de Montréal» (détail), 2018
Photo: Étienne Tremblay-Tardif Étienne Tremblay-Tardif, «Éphéméride: l’occupation étudiante de l’École des beaux-arts de Montréal» (détail), 2018

Il y a 50 ans cet automne, Montréal s’embrasait. Dans la mouvance de mai 1968 en France, mais aussi de bien d’autres révoltes en Europe et aux États-Unis, cette année-là, les manifestations pullulaient dans notre ville. Un tournant au Québec avec, en octobre 1968, une grève générale de 15 cégeps sur 23. Dans ce qui était alors la métropole du Canada, les étudiants revendiquaient une deuxième université de langue française — ce qui fut fait —, ainsi qu’une réforme majeure de l’enseignement et du système des prêts et bourses afin de rendre l’éducation accessible à tous… Projet qui, lui, est loin d’avoir été réalisé.

Les insurrections se poursuivirent début 1969 avec entre autres les émeutes, un peu oubliées, contre le racisme systémique au centre informatique de l’Université Sir George Williams — maintenant Université Concordia… L’Université avait alors étonnamment« blanchi » un professeur incriminé.

Comment de tels soulèvements ont-ils pu se produire et s’alimenter ? Mais surtout, qu’est-ce qui se joue dans les représentations de ces rébellions ?

Lumières malgré tout

L’exposition Soulèvements, dont le commissaire est le brillant théoricien de l’art Georges Didi-Huberman, sera à l’affiche cet automne à la Galerie de l’UQAM (du 7 septembre au 24 novembre) et à la Cinémathèque québécoise (du 7 septembre au 4 novembre). Elle nous offrira certainement quelques lumières par rapport à ces mouvements populaires anciens, mais aussi contemporains désirant se sortir des ténèbres.

Mise en circulation par le Jeu de Paume à Paris — après avoir été présentée à Barcelone, Buenos Aires et Mexico —, elle sera à l’affiche dans notre ville dans une version modifiée qui tiendra compte du contexte socio-politico-artistique d’ici.

Pour la version montréalaise de cette expo, l’artiste Étienne Tremblay-Tardif a réalisé spécialement une pièce traitant de l’occupation de l’École des beaux-arts (EBAM) en 1968-1969. L’artiste a élaboré « une série de diptyques qui confrontent des pages rephotographiées de l’ouvrage Québec Underground avec des documents provenant des fonds d’archives d’Yves Robillard et de l’EBAM ». Vous y verrez aussi des photos de la révolte au centre informatique de Sir George Williams, révolte qui mena à des émeutes raciales.

Photo: Service de gestion des documents et des archives de l'Université Concordia Anonyme, «Sans titre» [Groupe de manifestants, émeute au centre informatique, Sir George Williams University, Montréal], 1969

À propos de ces images de soulèvements qui traversent l’histoire, nous pourrions peut-être parler de l’indestructibilité de l’espoir, mais aussi des sentiments d’injustice et de révolte. Didi-Huberman, en référence à Freud, parle de l’indestructibilité du désir. Le théoricien explique aussi qu’il ne s’agit pas d’esthétiser les images de soulèvements afin de les anesthésier, mais plutôt de savoir « comment les images puisent si souvent dans nos mémoires pour donner forme à nos désirs d’émancipation ? Et comment une dimension « poétique » parvient-elle à se constituer au creux même des gestes de soulèvement et comme geste de soulèvement ? »

Notons que Didi-Huberman sera à Montréal le 7 septembre pour y donner une conférence, qui sera suivie par un colloque auquel participeront Nicole Brossard, Katrie Chagnon, Philippe Despois, Dalie Giroux, Jean-François Hamel, Ginette Michaud et Tamara Vukov.

Dans une autre galerie d’art universitaire, le ton sera aussi au politique. À la Galerie Leonard Bina Ellen de l’Université Concordia, deux événements porteront à réfléchir à la place de l’art dans nos sociétés. L’exposition Au coeur de la toundra (du 4 septembre au 27 octobre) tentera de déjouer les héritages coloniaux. Elle montrera le travail de douze « artistes autochtones contemporains originaires des régions circumpolaires dont les oeuvres expriment, sur un mode poétique et politique, des enjeux actuels de l’Arctique concernant la terre, la langue, la souveraineté et la résurgence ».

Puis suivra Vincent Meessen. Blues clair(du 17 novembre au 2 février), qui portera sur son film Ultramarine, qui traite de Gylan Kain, fondateur du groupe de rap/hip-hop The Original Last Poets, issu en 1968 du mouvement Black Power. Dans cette expo, Meessen en profite pour fouiller dans les archives de Patrick Straram, écrivain québécois d’origine française qui fut membre du mouvement révolutionnaire l’Internationale situationniste, qui comprenait Guy Debord, intellectuel qui se battit contre l’art-institution.

L’imaginaire radical

Le Centre de l’image contemporaine VOX inaugure un nouveau cycle d’expositions, en s’inspirant du concept de l’imaginaire radical, développé par le philosophe, économiste, psychanalyste et militant grec Cornelius Castoriadis (1922-1997). La directrice de VOX, Marie-Josée Jean, explique ce concept comme « un processus de création continu, producteur de nouvelles significations imaginaires, susceptible de transformer les positions institutionnelles ».

L’art aurait des interactions avec les institutions. L’art pourrait même aider à repenser l’université ou la structure économique. Voilà tout un pari… Le premier volet de ce cycle (du 13 septembre au 15 décembre) portera sur le contrat social et sur les liens entre art et système judiciaire. Cette présentation est accompagnée d’un imposant programme d’activités publiques, dont des performances.

Nous surveillerons aussi attentivement deux expos au Centre Optica (du 10 novembre au 15 décembre). Dans Le prisme,l’artiste-anthropologue Virginie Lagardiére examinera les camps estivaux qui servaient pour effecteur de l’endoctrinement politique fasciste. Dans l’installation vidéo Bord d’attaque / Bord de fuite, Geneviève Chevalier aborde la question des changements climatiques à travers les enjeux de colonies d’oiseaux marins boréaux.

L’appétit de l’art

Le ton sera aussi à l’engagement dans la 6e triennale Orange à Saint-Hyacinthe, événement qui « aborde les diverses problématiques de l’art actuel en lien avec la nourriture et l’agroalimentaire ». En 2015, Céline Mayrand et Sylvie Tourangeau avaient proposé Les viscéraux, une réflexion sur les pulsions de faim et de création. Cette année, cet événement portera le titre : Conjuguer la traçabilité (du 16 septembre au 28 octobre). Ce sont les jumelles Isabelle et Marie-Ève Charron qui en seront les cocommissaires. La première est agroéconomiste et présidente du Groupe Agéco, regroupant des experts-conseils en études économiques dans le secteur agroalimentaire. La seconde — notre collègue au Devoir — est historienne ainsi que critique d’art. Quatre lieux seront à suivre, en plus d’un parcours entre deux d’entre eux, le centre Expression et le cégep de Saint-Hyacinthe. S’y ajoute le Jardin Daniel A. Séguin ainsi que la chapelle des Soeurs-de-Saint-Joseph. On y retrouvera des oeuvres de 14 artistes, dont des photos de Benoit Aquin, une installation médiatique et interactive de Pascal Audet, un oeuvre sonore et une performance de Magali Babin, une installation in situ de Michel Boulanger, une installation sonore et cinétique de Diane Landry…