Une collection, sans les fla-flas

Michel Leclair, «S’amuser coin Mt-Royal et Coloniale», 1997
Photo: Daniel Roussel Michel Leclair, «S’amuser coin Mt-Royal et Coloniale», 1997

Il y a des projets qui sortent parfois de nulle part. Sans raison, sans l’excuse d’un cinquantième ou d’un quelconque anniversaire. Aucune nouvelle ère à signaler, pas de nouvel aménagement, pas de nomination, rien. Et c’est tant mieux.

L’exposition Encrées dans l’histoire. Une sélection d’estampes de la Collection d’œuvres d’art de l’Université de Montréal s’inscrit dans ce type de projets. Une exposition historique qui ne célèbre rien sinon l’existence de cette collection. Pourquoi ça, maintenant et surtout là, en dehors des murs de l’établissement concerné ? Parce que.

Avec les œuvres de 18 artistes, l’expo embrasse large, notamment parce qu’elle inclut différentes techniques de l’estampe, ainsi que plusieurs courants et époques. Elle se déroule dans deux maisons de la culture, celle de Côte-des-Neiges et celle de Notre-Dame-de-Grâce. Sans fla-fla, comme s’il allait de soi qu’entre voisins, on se mette ensemble.

Photo: René Derouin René Derouin, «Edvard Munch et les échographies du Saint-Laurent 1898-1967-1984-2004», 2004.

Ce côté événementiel ne nourrit pas d’ambition plus grande que celle de montrer la diversité de la discipline. Or, en cette matière, la (déjà) lointaine Ces artistes qui impriment (2010) le faisait fort bien. La richesse de cette collection universitaire, elle, vient faire l’objet d’une manifestation au Centre d’exposition de l’Université de Montréal sous le titre L’idée du territoire. Celle-ci se terminait le 10 août. La coïncidence aurait mérité d’être soulignée, mais aucun des diffuseurs ne l’aura fait.

Sans raison ni véritable envergure, Encrées dans l’histoire ne manque pourtant pas d’intérêt. Si l’éloignement des deux maisons de la culture impose qu’il soit difficile de relier un ensemble à l’autre, il permet, en contrepartie, de les voir comme deux petites expos autonomes. Chacune ses forces et ses faiblesses.

Dans Côte-des-Neiges, la cohésion est difficile à trouver, outre les natures pop et op qui se dégagent de deux des murs. De la grille chromatique d’une œuvre de Serge Tousignant aux pliages-collages de Cozic, l’enfilade passe aussi par le clin d’œil politique de Pierre Ayot ou par les blocs mouvants et superposés chez Louis Comtois.

Parmi eux, la surprise et le meilleur tir groupé, vu le nombre de sérigraphies retenues (7), sont à mettre au compte de Michel Leclair, un artiste un peu oublié. Cette série des années 1970, qui annonce son travail ultérieur de photographe urbain, allie le thème mercantile (vitrines de magasin, objets de consommation) à la fragmentation de l’image.

L’intimité

Dans Notre-Dame-de-Grâce, la disparité est davantage perceptible au premier regard, notamment par l’étendue dans le temps qu’elle aborde. On passe des encres à l’eau-forte de Marc-Aurèle Fortin (des vues du port de Montréal des années 1940) à celles de Peter Krausz, dont le troublant Portrait de l’artiste à 87 ans (2006), l’œuvre la plus récente de tout le lot.

 
Photo: Patrick-Olivier Meunier Roland Giguère, «Si vous rêvez…», 1974

Dans un deuxième parcours, le regroupement dans cette maison de la culture s’avère pourtant un peu plus cohérent. L’attention au corps humain, qu’il soit social (comme chez Fortin), culturel ou physique, fait ressortir le thème de l’intimité. Les motifs de la maison, ou d’un espace privé, comme les magnifiques « coins d’atelier » de Serge Tousignant, y ont leur raison d’être. Avec Roland Giguère, l’abstraction et les mots ouvrent vers un doux érotisme.

Le corps devient aussi paysage, à la manière de Krausz, de qui Portrait de T. K. (1999), immense tête presque montagne, frappe d’emblée. À cette époque où citer, s’approprier et mélanger des cultures devient un terrain glissant, reconnaissons à René Derouin, ce graveur qui jette des ponts jusqu’au Mexique depuis 60 ans, l’honneur de le faire en tout respect.

Ceux qui prendront la peine de lire les cartels des œuvres auront finalement accès à un autre aspect de cette exposition en deux lieux. La collection de l’Université de Montréal, comme n’importe quelle collection de nature publique, se construit au hasard des us et des époques. Le « Fonds du Cinquantenaire » ou une « Campagne de souscription » par ici, un rare achat par là, et de nombreux dons individuels ailleurs. L’exposition Encrée dans l’histoire salue indirectement tous les Jules Laporte, Charles Théroux, Daniel Fleurant de ce monde — pour ne nommer que les plus cités.

Encrées dans l’histoire. Une sélection d’estampes de la Collection d’oeuvres d’art de l’Université de Montréal.

À la Maison de la culture Notre-Dame-de-Grâce, jusqu’au 18 août. À la Maison de la culture Côte-des-Neiges, jusqu’au 16 septembre.