À quand une véritable révolution?

Image tirée de la vidéo «Still from Free, White and 21», 1980, d’Howardena Pindell.
Photo: Howardena Pindell Image tirée de la vidéo «Still from Free, White and 21», 1980, d’Howardena Pindell.

Le milieu de l’art aime à se croire plus progressiste que les autres. Mais c’est loin d’être le cas. Encore de nos jours, si l’on espère atteindre une certaine notoriété dans le domaine des arts visuels, il est nettement préférable d’être un homme blanc… C’est le sentiment dans lequel on sera fâcheusement conforté après avoir visité l’exposition We Wanted a Revolution : Black Radical Women, 1965-85 qui est présentée ces jours-ci à Boston. En provenance du Brooklyn Museum, cette présentation recèle des œuvres majeures de plus de 40 artistes malheureusement pas assez reconnues et, même pour certaines, dont vous n’avez jamais entendu parler.

Au nom de la qualité ?

Pourquoi un tel silence ? Les musées ont une grande part de responsabilité dans ce gommage culturel. Ces artistes noires étaient d’ailleurs à l’époque déjà très conscientes de la chose, n’hésitant pas à fortement dénoncer les institutions artistiques pour leur manque de courage dans leurs actions concrètes afin de changer la situation. Ce fut le cas lors de la Biennale du musée Whitney en 1970, événement contre lequel bien des artistes manifestèrent afin d’y signaler l’absence de créateurs femmes et noires.

Photo: Jan van Raay

Jan van Raay, «Faith Ringgold (à droite) et Michele Wallace (au centre), Art Workers Coalition Protest», Whitney Museum, 1971.

Le 12 décembre 1971, au Brooklyn Museum, des femmes artistes organisèrent un débat autour d’une question qui pourrait encore être posée de nos jours : les musées sont-ils favorables aux femmes ? L’artiste Faith Ringgold fit alors remarquer que le concept de qualité en art se définit par ce qui est créé par les wasps (White Anglo-Saxon Protestants). Voilà un constat qui n’a malheureusement pas encore été vraiment compris.

Combien de fois, dans ma carrière de critique, ai-je entendu des conservateurs et directeurs de musée m’expliquer qu’ils ne souhaitent pas tenir compte de l’identité ethnique ou sexuelle de l’artiste, mais seulement de la qualité de l’œuvre. L’historienne de l’art Pat Mainardi résuma ces débats au Brooklyn Museum dans les pages du Feminist Art Journal en qualifiant les musées d’institutions obsolètes et croulantes… Qui pourrait lui donner tort ? Plusieurs de ces artistes revendiquèrent une liberté d’expression totale, n’hésitant pas, à une époque où cela était encore interdit, à intervenir sur le drapeau américain et même à le brûler…

Mais ces femmes ne trouvèrent pas toujours de l’aide auprès de ceux qui auraient dû être les plus sensibles à leur cause. Comme l’explique un texte de présentation, les mouvements féministes noirs durent aussi lutter contre leurs camarades masculins noirs qui voyaient dans leur cause une question secondaire par rapport aux questions raciales. 

Photo: Faith Ringgold Faith Ringgold, «For the Women’s House», 1971. Oeuvre réalisée pour le Correctional Institution for Women on Rikers Island à New York. Ringgold y imagine la première femme présidente tenant sa conférence de presse ainsi que d’autres femmes en position de pouvoir.

Ces femmes ont donc créé des œuvres, ont réfléchi à la situation, ont dénoncé les comportements des instances du pouvoir, elles se sont infiltrées dans des lieux et événements déjà existants, se les appropriant, mais elles ont su aussi en bâtir de nouveaux. En 1974, Linda Goode Bryant fonde la galerie Just About Midtown (JAM), placée à ses débuts sur la 57e Rue, artère qui était alors le cœur des galeries établies à New York, galeries qui bien sûr ne représentaient que des blancs. JAM était avant tout consacrée aux artistes de couleur, qu’ils soient africains-américains, amérindiens, hispano-américains ou asiatiques.

Toujours en 1971, Kay Brown, Jerrolyn Crooks, Pat Davis, Mai Mai Leabua, Dindga McCannon et Faith Ringgold organisent la première expo d’artistes femmes noires. Ces artistes ont très vite compris qu’au nom de leur sororité, elles devaient aussi élaborer des structures de coopération différentes des modèles existants. Un exemple : en 1971, Kay Brown, Dindga McCannon et Faith Ringgold fondèrent Where We At, le premier groupe de femmes artistes noires qui s’entraidaient dans leur création, mais qui allaient même jusqu’à mettre en place des garderies pour leurs enfants et faire des interventions artistiques dans des prisons pour femmes.

Des leçons à tirer ?

Pour remédier à la discrimination qui, encore de nos jours, est présente dans le milieu de l’art, faut-il pour autant monter des expos consacrées uniquement à des artistes noirs, femmes ou amérindiens ? Faut-il paradoxalement poursuivre une forme de ghettoïsation ? Cette expo semble nous dire que cela peut être très important afin de reconnaître la spécificité des expériences vécues et des œuvres ainsi créées. Notons qu’en 2018, les musées accueillent des artistes noirs ou des femmes dans des expos de groupe, mais ne leur donnent que rarement des solos importants et ayant une perspective historique.

Photo: Photo fournie par l'Institute of Contemporary Art

Appropriation et détournement des concours de beauté de Lorraine O’Grady dans sa performance «Mlle Bourgeoise Noire Goes to the New Museum», 1981. 

Si nous pouvons dire qu’il était temps qu’une telle exposition soit montée aux États-Unis, nous pouvons aussi nous demander quand une rétrospective sur l’art féministe ou sur l’art des Noirs au Québec sera montée dans un de nos musées.

Notons que pour éviter que ce pan important de l’histoire de l’art contemporain ne soit oublié, les organisateurs de l’expo We Wanted a Revolution ont publié non seulement un catalogue, mais aussi un recueil de textes historiques, important document de référence.

Si vous ne pouvez vous rendre à Boston pour voir cette expo, je vous invite à regarder sur YouTube deux vidéos qui y sont présentées : sur Howardena Pindell et sur Lorraine O’Grady​.

We Wanted a Revolution : Black Radical Women, 1965-85

Institute of Contemporary Art, à Boston, jusqu’au 30 septembre