Parler de l’autre grâce aux arts visuels

Oeuvre d'Eddy Firmin
Photo: Paul Cimon Oeuvre d'Eddy Firmin

L’appropriation culturelle, sujet chaud en cet été caniculaire ? Eddy Firmin et Fred Laforge en sont conscients, mais ils n’en ont pas peur. Les questions de l’identité et de la mixité font partie de leurs réflexions depuis longtemps. Mais pour la première fois, dans le cadre du 36e Symposium international d’art contemporain de Baie-Saint-Paul, ils se fondent l’un sur l’autre pour créer des oeuvres encore plus mélangées.

« Je préfère dire que je fais dans la rencontre, explique Fred Laforge, auteur dans le passé d’une sculpture liant un totem à une colonne grecque. On est dans une ère de polarisation extrême, il y a beaucoup à nuancer de part et d’autre, mais la colère est compréhensible. L’art a cette capacité de l’indicible, de ce qu’il est difficile de nommer. Mais il doit être libre de nommer les choses et témoigner de la complexité humaine. L’art, c’est le meilleur moyen de dialoguer. »

Le dialogue, une clé

 
Photo: Guy L’Heureux «Apollon écrasé» (2016), Fred Laforge

Le dialogue, selon Eddy Firmin, est la clé pour parler de la différence, sujet auquel lui, Guadeloupéen établi au Québec, n’échappe pas. L’appropriation, croit-il, tout le monde en fait : « C’est le principe de discours d’une société. Elle prend ce qui l’intéresse des autres cultures. Elle fait son petit marché, alors que celle qui évite le contact crève. Échanger fait partie du système. Le problème n’est pas l’échange, mais la ponction non équitable. »

Loin du tumulte montréalais, Baie-Saint-Paul pourrait prendre l’apparence d’une oasis de paix. Or, au Symposium, on semble avoir compris les choses autrement. Le thème de cet événement-laboratoire d’une durée d’un mois, « Art et politique », place la création dans le giron des débats de société, que ceux-ci fassent les manchettes ou pas.

Pour la directrice artistique Sylvie Lacerte, il fallait faire écho au Sommet du G7 « tenu à quelques encablures de Baie-Saint-Paul » et notamment aux visées de « faire avancer l’égalité des sexes, de lutter contre les changements climatiques et de promouvoir le respect de la diversité et de l’inclusion ».

« Les artistes détiennent la capacité d’imaginer des voies de sortie à ce réel chaos et la clé pour nous faire émerger du marasme existant », écrit dans son texte de présentation celle qui entame en 2018 un cycle de trois symposiums à titre de commissaire.

L’association entre Fred Laforge et Eddy Firmin, tous deux sculpteurs-dessinateurs, est née à l’UQAM alors qu’ils poursuivaient des études doctorales. Le premier est connu pour son travail sur les corps atypiques, le second, pour ses masques et mascarades. Ils ont souvent discuté, comploté, travaillé côte à côte, jusqu’à frôler cette fusion qui se matérialisera à Baie-Saint-Paul.

« C’est une histoire d’amour, nous sommes deux vrais potes, résume un imagé Eddy Firmin. Je l’ai contaminé sur la question politique, lui m’a contaminé sur la question formelle. »

Ils sont arrivés chacun avec leurs projets personnels, dont des moulages, et ont prévu, mercredi, de démarrer le travail collectif. Ils souhaitent monter une boutique de souvenirs aux airs de cabinet de curiosité. Le mélange ne sera pas seulement culturel, il traversera aussi les siècles. « On exploite la tension entre deux postures, entre deux histoires », avance Fred Laforge.

Migration et déplacement

Photo: Guy L’Heureux «Masque» (2016), Eddy Firmin

Parmi les autres sujets politisés qui seront explorés, soulignons celui de la migration en Méditerranée, qu’abordera, sous la forme d’une murale en sucre, Shelley Miller. La Montréalaise d’origine saskatchewanaise s’attaquera « aux nouvelles formes d’esclavage et d’oppression ».

Autre Montréalais, d’origine indonésienne, Ari Bayuaji sculptera des portes pour parler des « bons côtés » de l’immigration et de la diversité. Le Vancouvérois Michael Love puisera dans des archives photographiques pour revenir sur la guerre froide alors que la Montréalaise Marie-Christine Mathieu créera ses propres archives en arpentant les environs avec un laboratoire photo sur roues.

Douze artistes ont été invités à travailler devant public, mais d’autres ont été inclus, comme d’habitude, dans une série d’activités d’un jour. Défileront ainsi des têtes politisées comme Anaïs Barbeau-Lavalette, Carl Trahan ou encore Natasha Kanapé Fontaine.

Grande nouveauté : le Symposium, en cours jusqu’au 26 août, a délaissé son traditionnel aréna et se déroule désormais dans un nouveau pavillon, adjacent au Musée d’art contemporain de Baie-Saint-Paul.
 


Une version précédente de cet article, qui indiquait Eddie Firmin au lieu d'Eddy Firmin, a été corrigée.