«Fait main»: matières à subversion

Chris Millar, «Vicissitudaline», 2014
Photo: Idra Labrie / MNBAQ Chris Millar, «Vicissitudaline», 2014

L’exposition de groupe Fait main célèbre d’abord les matières, de plusieurs natures, et le travail manuel qui les façonne, voire les métiers et les traditions artisanales qui y sont rattachés. Ce n’est pas que le Musée national des beaux-arts du Québec s’adonne maintenant aux métiers d’art. Il reconnaît plutôt ici leurs manifestations dans l’art contemporain, une tendance forte des dernières années qui tire ses origines dans les années 1960 et même, comme le souligne le conservateur de l’art actuel Bernard Lamarche, qui a piloté le projet, chez les avant-gardes du Bauhaus.

La perspective historique est effleurée alors que l’exposition se consacre à des pratiques récentes de 39 artistes du Québec et du Canada pour qui les oeuvres s’incarnent dans un faire exacerbé. Abolissant très vite le préjugé voulant que les manifestations de cet ordre en restent uniquement aux atours de la virtuosité technique, l’exposition, et un catalogue à sa mesure, conjugue en fait la réflexion savante à la séduction. Elle part de l’idée forte que la main est intelligente, ce qui a vertement été mis en doute pendant des siècles, dans le système des beaux-arts — occidental — qui établissait sa supériorité sur les arts dits mineurs (arts appliqués et artisanats) en raison du rôle cardinal qu’y jouait le travail manuel, par opposition aux activités jugées plus élevées de l’esprit dans l’art académique.

De salle en salle, l’exposition fait voir que c’est précisément le positionnement hiérarchique de ces catégories qui intéresse les artistes du présent dont les oeuvres s’ingénient à pointer et à désarticuler le système de valeurs et les rapports de pouvoir qui leur étaient sous-jacents. La structure dominante des catégories réglait celle aussi des genres sexuels, ce dont témoignent plusieurs oeuvres qui en bousculent les termes traditionnels du féminin et du masculin. Entrée en matière triomphale, Gutter Snipes (2011) de Cal Lane impose par exemple sa dentelle taillée dans l’acier avec ses motifs durs de voyous armés.

Faire savoir

Perspectives critiques et enjeux politiques rythment alors l’exposition, dont une des cinq sections thématiques affirme que le savoir-faire des oeuvres est au service d’un « faire savoir », une prise de parole incarnée dans la matière. Les techniques du bois, du bronze et de la céramique se côtoient dans les oeuvres d’artistes de générations confondues et aux questions variées touchant l’identité culturelle, les traditions et l’exercice du pouvoir chez Brendan Lee Satish Tang, Gilles Mihalcean et Mitch Mitchell, par exemple.

Des angles se précisent à la faveur des autres sections. Dans « Trame de motifs », les ouvrages en courtepointe, perlés ou tricotés reflètent des préoccupations décolonisatrices, environnementalistes et pacifistes qui vont souvent de pair avec des luttes féministes. Sans taire la contribution des femmes à cette histoire, le texte de présentation ne souligne cependant pas le caractère crucial de leur rôle, pourtant pionnier en la matière. De fait, plusieurs exemples éloquents (Barb Hunt, Carla Hemlock, Barbara Todd) déclinent la force politique de ces techniques en un sens réhabilitées, mettant en avant des réalités ignorées ou à proscrire.

La trame se fait le support aussi d’hybridation avec le numérique octroyant aux métiers traditionnels une actualité indéniable qui sort le folklore de sa sclérose. Le disent les tondis perlés de Nadia Myre et les motifs répétés de Nathalie Bujold transfigurés par le son et l’image vidéo manipulés. Il fallait ce genre de contexte pour voir enfin une oeuvre de Dominique Pétrin entrer au musée. Avec les sérigraphies de son cru, l’installation in situ croise les âges technologiques et superpose avec audace des références culturelles distendues, du kitsch aux jeux vidéo.

Cultures populaires

L’intégration d’éléments de cultures populaires, voire de subcultures, marque aussi les deux autres salles de l’exposition, qui prend une tournure surprenante. Il y a d’abord la charge des oeuvres, foisonnantes à l’excès, et les références multiples au corps sous les formes de l’écorché et de la dépouille, puis dans son image intégrale ou par le fragment de ses membres (chez Anna Torma, Sarah Maloney, Paryse Martin, François Morelli et Carl Bouchard). Les oeuvres entrent ici dans une conversation bruyante, mais fluide. Le commissaire les a rassemblées pour leur indiscipline irrévérencieuse sous la notion de lowbrow, un style qui se lie plus directement aux oeuvres d’Anne Ashton, de Jonathan Bergeron et dans les très délirantes constructions de Chris Millar.

L’expo se fait également généreuse en ne laissant de côté aucune avenue et en traitant aussi des pratiques qui puisent dans les loisirs (maquette et casse-tête) et qui se font au prix d’un patient labeur. L’entassement des oeuvres embrouille ici un peu la démonstration, qui recèle tout de même des pièces solides. Dans sa série Ready Made, Sébastien Duchange allie et repositionne avec brio des références aux modèles à coller, à l’art du verre et à Marcel Duchamp. De lui venait dans l’art contemporain un rejet du savoir-faire que l’actuelle exposition permet de relativiser.

Le transport à Québec de la journaliste a été offert par le MNBAQ.

Fait main / Hand Made

Au Musée national des beaux-arts du Québec, jusqu’au 3 septembre