La photo comme outil de vérité politique

Valérian Mazataud, village de Ni’lin, Cisjordanie, octobre 2009
Photo: Maison de la culture Claude-Léveillée Valérian Mazataud, village de Ni’lin, Cisjordanie, octobre 2009

La Maison de la culture Claude-Léveillée, qui a ouvert ses portes en février dernier, propose une exposition regroupant cinq artistes contemporains qui ont les questions écologiques et sociales au cœur de leur démarche. Commissariée par l’historien de l’art et sociologue Jean De Julio Paquin, cette présentation souligne un phénomène important : de plus en plus d’artistes se positionnent en tant qu’éveilleurs de conscience auprès de la population, en particulier à propos des enjeux environnementaux.

Cette exposition composée uniquement de photos souligne aussi le rôle joué par la photographie dans la question de l’engagement. Pour tenter de convaincre ceux qui doutent ou qui, par bêtise ou par indifférence, refusent de réfléchir à une situation donnée, bien des artistes s’approprient les pratiques de la photo documentaire. La — trompeuse — réputation de réalisme que cette discipline a encore de nos jours auprès du public sert certainement leur propos.

Pourquoi l’artiste s’engage-t-il ?

Après bien des années de relatifs progrès en matière de réflexion sur les menaces qui pèsent sur notre planète et sur sa biodiversité, il faut se rendre à l’évidence ; nous vivons une époque de brutaux reculs dans le domaine des actions internationales et même nationales en ce domaine. Bien des politiciens pratiquent la politique de l’autruche ou font semblant de vouloir agir. Mais quand des politiciens mettent en doute la science ou se traînent les pieds, que doit-on faire ? Cela amène les artistes à prendre le relais à une plus petite échelle.

Photo: Maison de la culture Claude-Léveillée Isabelle Hayeur, Luc, 2016

Dans cette expo, on retrouvera le travail de Thomas Kneubühler, de Valérian Mazataud (aussi photographe au Devoir), d’Andreas Rutkauskas… Et parmi les œuvres marquantes, on notera celles d’Isabelle Hayeur, qui souligne comment les pratiques de développement économique de notre environnement sont encore archaïques, pas du tout en harmonie avec la nature et les groupes sociaux.

Par exemple, dans sa série Dépayser — qui fut présentée au Musée d’art de Joliette l’an dernier —, Hayeur veut montrer comment « L’hydroélectricité a beaucoup façonné (et défiguré) nos paysages au Québec. Cette industrie fut nationalisée pour le bien commun au début des années 1960, mais aujourd’hui, l’entreprise d’État qui gère “la ressource” — Hydro-Québec — se comporte de plus en plus comme une société privée. » Sur son site Internet, présentant ses œuvres, Hayeur prétend même qu’Hydro-Québec ne respecterait pas les communautés ou l’environnement où elle intervient « en organisant des consultations publiques bidon » et « en finançant des études environnementales pour ses propres intérêts »…

Photo: Maison de la culture Claude-Léveillée Détail de l’œuvre de Jean-François Lemire «Parcels of Power / Particules par millions», 2013-2016.

Du côté de l’engagement social, on remarquera le travail de Jean-François Lemire, qui nous invite à explorer les méandres de la frontière américaine avec Roxham Road, œuvre montrant la tristement célèbre route menant au Québec. Dans notre époque où de plus en plus de gens n’ont pas honte de prendre position contre les migrants économiques, alors qu’ils sont eux-mêmes descendants de ce type d’immigration, voilà un propos qui, espérons-le, ne tombera pas dans le vide. La série d’images de Lemire incorpore un extrait du texte Home de la poétesse anglo-somalienne Warsan Shire. Vous pourrez y lire que : « Personne ne quitte sa maison / À moins d’habiter dans la gueule d’un requin / Tu ne t’enfuis de la frontière / Que lorsque toute la ville s’enfuit comme toi. »

Même si on entend encore des voix qui prétendent que l’art engagé est plus de l’activisme que de l’art, l’artivisme est de nos jours une forme d’art qui n’a plus besoin de se justifier. Certes, comme dans toute forme de création, il y a de bons et de mauvais artistes, des créations littérales… Certes, pour cette expo j’aurais aimé des textes explicatifs plus longs et commentant mieux chacune des œuvres. Mais De Julio Paquin a choisi cinq photographes qui savent faire preuve d’intelligence sociale et artistique.

Soulignons cependant un aspect étrange et paradoxal dans cette présentation. Même si la plupart des images présentées sont disponibles sur Internet, on vous interdira sur place de les prendre en photo. Un gardien veille à la chose ! Ces artistes ne comptent-ils pourtant pas sur l’importance de faire circuler les informations que leurs images révèlent ? Le public, à travers l’usage des divers médias sociaux, ne peut-il pas participer à cette diffusion du savoir ? Voilà une manière de faire répressive qui contredit le propos même des œuvres présentées.

Regards critiques et nouvelle photographie

À la Maison de la culture Claude- Léveillée, jusqu’au 26 août