Malgré lui, Numa, artiste consacré

Numa Amun, «Vert toit d’église» (Citadelle des sens 2007-2009), encre de couleur, peint sur papier, et «Raccord», 2009
Image: Gracieuseté de Numa Amun Numa Amun, «Vert toit d’église» (Citadelle des sens 2007-2009), encre de couleur, peint sur papier, et «Raccord», 2009

Numa. Son prénom appelle l’originalité. Le (faux) patronyme, Amun, en rajoute. Numa Amun, avec ce palindrome en guise d’identité, est un des peintres les plus singuliers de l’art contemporain québécois. Un des plus mystérieux. Et volontairement rare : le choix d’un long processus de création ne lui a permis d’exposer que cinq fois en quinze ans.

« J’ai fait certains deuils dans ma vie. Non à la carrière, non à la reconnaissance. Là, j’ai une reconnaissance à laquelle je ne m’attendais pas », assure le troisième lauréat du Prix en art actuel du Musée national des beaux-arts du Québec (MNBAQ), une récompense à plusieurs volets (exposition, publication, acquisition d’oeuvre, bourse) attribuée depuis 2014.

Le communiqué de presse du Musée parle d’un prix destiné aux « nouveaux talents québécois ». Numa Amun pratique depuis… 20 ans. Quand l’artiste dit avoir fait le deuil d’une carrière, c’est que la sienne s’est construite en marge des circuits habituels, en dehors du trafic vers les bourses, les résidences de création, les centres d’artistes, les galeries…

Son rythme est autre aussi : un tableau par année et jamais un engagement à exposer tant que la série n’est pas terminée. Numa ne cherche à répondre ni aux soucis du marché ni aux goûts de l’époque. Le monde de l’art contemporain ne l’attire guère si c’est pour faire dans l’arty et dans la complaisance. Le plaire et les congratulations ? Non, merci.

Photo: MNBAQ «J’ai fait certains deuils dans ma vie. Non à la carrière, non à la reconnaissance. Là, j’ai une reconnaissance à laquelle je ne m’attendais pas», dit Numa Amun.

« Les artistes sont sur l’autoroute et, au loin, ils voient la ville. C’est la reconnaissance. Moi, ça fait longtemps que j’ai parqué mon char sur le bord de l’autoroute. Et je marche. Je ne sais pas si je vais me rendre en ville, mais la vue est plus belle et intéressante. Avec plus de drames », commente l’artiste de Montréal, pour qui l’expo et la publication du MNBAQ, attendues en 2019, seront ses premiers pas en solo dans un musée.

La ville n’est plus qu’à quelques foulées.

Éros, Dieu et l’œil

Le temps n’est pas un enjeu pour l’artiste, dont chaque tableau se construit à l’ancienne, sans l’aide de projecteur et surtout d’ordinateur. Même au moment de la mise au carreau, cette vieille technique qui permet de reproduire, d’agrandir ou de réduire une image en s’appuyant sur un quadrillage, Numa travaille de ses propres mains.

L’idée n’est pas d’épater, bien que le résultat puisse étonner. Ses compositions optiques et presque monochromes explorent des thèmes érotiques, liturgiques et humanistes, juxtaposant par exemple extase et résilience. La figure disparaît souvent sous l’accumulation de formes géométriques, tracées minutieusement. Le public est convié à une expérience physique, animée de chair et d’esprit.

Un traumatisme lié à un problème informatique a convaincu Numa de se tenir loin des machines. Si le site numaamun.com existe bel et bien, c’est parce que la plateforme est incontournable. Mais Numa, qui se qualifie de dinosaure, fonctionne au minimum du côté des supports numériques. « Appelle-moi », avait dit sa voix lorsqu’on avait suggéré de prendre rendez-vous par courriel. « Non, pas par texto. Appelle-moi. »

Graphiste d’abord, Numa a abouti en arts par ricochet. Diplômes de l’UQAM et de l’Université Concordia en poche, le mystérieux personnage a quand même participé à deux événements notoires, la Biennale de Montréal 2007 et la Triennale québécoise 2011.

 

Quelques solos jalonnent son parcours, dont des interventions inusitées dans deux églises d’Hochelaga-Maisonneuve en l’espace de 14 ans. La seconde, à l’église du Très-Saint-Nom-de-Jésus, s’est tenue cet hiver. Une apparition inattendue en galerie privée, chez René Blouin — qui ne représente pas son travail —, l’a précédée en 2017. Ces deux expos, qui n’ont rassemblé que cinq peintures, sont le résultat de six ans de travail. Le prix du MNBAQ semble en être la suite, bien que Numa affirme ne pas l’avoir cherché.

« Ça m’est tombé dessus. Les gens me félicitent et je ne sais pas quoi répondre. Mais c’est une petite lumière qui fait du bien », dit l’artiste, qui a l’habitude, après une expo, de glisser dans « un ravin financier ».

Femme et sacristain

C’est une nouvelle expérience que Numa s’apprête à vivre, à 44 ans. Le contexte institutionnel du prix ne lui donne pas le choix : faut se plier à la photo et à la vidéo, incontournables supports de médiation. Et à l’entrevue avec le journaliste.

Dans un monde idéal, Numa Amun n’existerait que dans son atelier. Ses peintures vivraient seules leur viepublique. Et c’est vierge de toute information qu’on les découvrirait. La réalité est autre, y compris dans une église, où Numa a dû faire acte de présence. Une obligation qui lui a permis cependant de constater à quel point l’ambiguïté de son nom lui convient.

« Depuis mes débuts, des gens pensent que je suis une femme. À l’église, on m’a pris pour le sacristain », dit l’heureux anonyme. Or, Numa sait que son « idée romantique de disparaître » est condamnée avec son arrivée en ville, au MNBAQ.

« J’espère qu’il y aura quand même des gens qui seront confrontés à la peinture sans avoir vu la vidéo, sans avoir lu ton article. Est-ce un gars, une fille ? De quel âge ? On s’en fout ! » lance l’interviewé, sans une once de colère.