Tensions à l’œuvre chez Jacques Hurtubise

Vue de l’exposition «Jacques Hurtubise: 1963-1972, une décennie haute en couleurs» à la galerie Simon Blais
Photo: Guy L’Heureux Vue de l’exposition «Jacques Hurtubise: 1963-1972, une décennie haute en couleurs» à la galerie Simon Blais

Le milieu des années 1960 fut une très grande époque pour la peinture de Jacques Hurtubise (1939-2014). À la galerie Simon Blais, Catherine Léonard a réuni quelque huit grands acryliques sur toile et plusieurs œuvres sur papier tirées de la succession de l’artiste, oeuvres qui furent toutes réalisées entre 1963 et 1972, mais c’est sans nul doute les sept tableaux créés en 1965 et 1966 qui fascinent le plus.

Ces œuvres sont d’une grande originalité et d’une forte intensité visuelles. Les couleurs paraissent vibrer, irradier, éblouir, aveugler les yeux du visiteur. Ces tableaux semblent presque nous brûler la rétine. La peinture se fait ici électrique, mise sous-tension et courts-circuits explosifs…

Tels ses collègues Guido Molinari et Claude Tousignant — qui étaient un peu plus âgés que lui —, Hurtubise aurait pu être de l’exposition The Responsive Eye au MoMA à New York en 1965, expo devenue légendaire car elle donna ses lettres de noblesse au mouvement de l’op art. Pourtant, son travail n’apparaît pas être résumé par cet art optique qui tentait de créer une illusion de mouvement par des jeux de formes et de couleurs. À cette époque, les œuvres d’Hurtubise semblent à la fois avoir un pied dans un tachisme accidentel et expressif à la Borduas et un autre dans une forme d’abstraction géométrique à la Mondrian. Hurtubise a-t-il voulu associer les drippings, splashins et pourings à la Pollock, ceux de la peinture gestuelle, à la création hard egde à la Molinari ? Le peintre n’a-t-il pas d’ailleurs inventé l’expression « hard edge splashy » afin de désigner son travail ?

Photo: Guy L’Heureux Jacques Hurtubise, «Olympe», 1965

Pourtant, il ne se voulait d’aucune école et à cette époque, il semble vouloir se confronter à ces tendances artistiques modernes non pas pour les réconcilier — comme Pellan voulut le faire un peu plus d’une génération plus tôt avec le fauvisme, le cubisme et le surréalisme —, mais bien pour les mettre en tension. Les « splashings » chez Hurtubise ont même des allures de graffitis contestataires sur la surface impeccable de l’art abstrait géométrique. Dans les années 1960, ces éclaboussures de peinture ont presque des allures de contaminations anachroniques de l’art abstrait post-Borduas, de l’art abstrait des plasticiens que furent Molinari et Tousignant. Ainsi, Hurtubise viendrait perturber une histoire moderniste et progressiste de l’art, une histoire de la peinture allant vers une forme épurée, et ce, même de toute subjectivité.

Dans ce que Catherine Léonard qualifie avec raison de « faux splashs », Hurtubise réalise une forme de citation de l’icône qu’est devenu l’art abstrait, citation presque digne de la méthode du pop art. Même l’art abstrait géométrique ressemble chez lui à un motif emprunté et répété. La peinture abstraite se présente déjà pour Hurtubise comme une sorte de répertoire formel qu’il faut s’approprier. À l’époque, la célèbre théoricienne de l’art Fernande Saint-Martin associait d’ailleurs sa pratique à celle du pop art — plutôt qu’à l’abstraction ou à l’op art. Comme chez les pop artistes, Hurtubise met en scène un effet de répétition ou de séquence fragmentées. Ces peintures semblent tirées d’une structure plus large. Certaines des œuvres de cette époque font penser à un fragment de pellicule de films.

Il faudrait aussi noter comment, à cette époque, Hurtubise donnait à ses tableaux abstraits des noms de femmes. Des noms d’héroïnes célèbres ou tirés de la mythologie, mais qui côtoient aussi des femmes plus humbles : Lucrèce (1965) et Orphée (1965) se retrouvent à voisiner Émérentienne (1967), Doris (1966), Philiberte (1966), Philomène (1966) et Fanette (1965)… Ici, dans la galerie Simon Blais, sont réunies Clara, Brigitte, Paméla, Olympe, Danielle, Hélène, Cydippe et Orietta. Le visiteur pourra même penser qu’il s’agit de portraits psychologiques de ces femmes, de la représentation de l’énergie émanant de leur personnalité. Ces titres alors produisent une tension supplémentaire, cette fois entre un art abstrait purement pictural et un art de la narration, forme peu moderne de création… Hurtubise était en train de devenir un artiste post-moderne.

Jacques Hurtubise : 1963-1972, une décennie haute en couleurs

À la galerie Simon Blais jusqu’au 30 juin