Solitudes et géométries variables au MAC

Richard Ibghy et Marilou Lemmens, «The Prophets», 2013-2015.
Photo: Richard-Max Tremblay Richard Ibghy et Marilou Lemmens, «The Prophets», 2013-2015.

En marge de sa grande exposition estivale consacrée à Rafael Lozano-Hemmer, le Musée d’art contemporain de Montréal (MAC) présente deux nouveaux rassemblements d’œuvres tirées de sa collection ou en voie d’intégrer ladite collection — quatre oeuvres sont « en cours d’acquisition ». En marge, donc, mais non sans moins d’intérêt.

Depuis 2016, la conservatrice de la collection, Marie-Ève Beaupré, a dépoussiéré la manière de revoir les œuvres du MAC. Le cycle Tableau(x) d’une exposition qu’elle a mis en place propose des rapprochements thématiques souvent surprenants, jamais incongrus.

Les deux nouvelles expositions mettent surtout en valeur des œuvres récentes, comme si le musée devait nous rappeler, à la veille de sa fermeture pour rénovations, qu’il demeure actif et actuel. Or, défricheur, le MAC l’est à moitié : deux des oeuvres retenues avaient déjà été montrées entre ses murs et une troisième faisait partie d’une exposition bien en vue au pays, dont à la Galerie de l’UQAM.

Quatre solos

En cette ère de la connectivité permanente et presque obligatoire, l’expo Seuls ensemble aborde le thème de la solitude. Ce n’est pas sans raison par ailleurs si on a l’impression de parcourir quatre petits solos. Des quatre artistes, tous Canadiens, un seul est Québécois. Comme quoi le MAC ne se contente pas de jouer une des deux solitudes. Est-ce la même chose dans les autres provinces ?

Que signifie être seul devant son écran peuplé d’amis et de correspondants désincarnés ? C’est la question posée par Jon Rafman, figure de proue d’un art dont la matière première se trouve sur Internet. À la fois captif et détaché, prisonnier et libre d’agir, le spectateur de son installation vidéo, tel que l’usager du Web, est voyeur et potentiellement l’objet des regards.

L’œuvre est forte en soi, par la concision du phénomène qu’elle décrit. Elle lasse cependant plus qu’elle bouscule, malgré la teneur de ses images. Mais est-ce si différent que fureter sur Internet ?

Photo: Graeme Patterson Graeme Patterson, «Player Piano Waltz», 2013

L’expression individuelle dans un contexte de communion collective donne lieu à deux séries photographiques plus parlantes. De Sarah Anne Johnson, on a droit à l’ensemble Field Trip, des images situées entre le souvenir d’une expérience psychédélique et la documentation neutre de festivals de musique. De Jeremy Shaw, le corpus Towards Universal Pattern Recognition s’attarde sur des individus en état de transcendance lors de réunions religieuses.

Johnson et Shaw altèrent le côté sacré de l’image photographique en la retouchant et en la transformant par le biais de différentes techniques. La forme kaléidoscopique choisie par le second matérialise notamment la multiplication de perceptions à laquelle peut aboutir une même messe, ou un même concert rock, ou une même page Web.

La solitude chez Graeme Patterson s’exprime autrement, à l’âge de la maturité et sur le ton rétro, ou vintage, de son piano mécanique, de sa maquette d’un hôtel-bar et de ses animations image par image.

Isolée dans une salle à elle, l’installation Player Piano Waltz met les solitudes devant l’absence même d’un dialogue. Paradoxalement, l’œuvre est celle qui réussit le mieux à ameuter les spectateurs autour d’elle. Comme un feu de camp.

La géométrie rassembleuse

La seconde expo, Les prophètes, tourne autour de l’immense installation du même nom signée Richard Ibghy et Marilou Lemmens. Oeuvre en cours d’acquisition, Les prophètes (2013-2015) est mise, elle, en relation avec des pièces plus anciennes de Josef Albers, Jack Bush, Sol LeWitt et Jana Sterbak.

Petites constructions avec acétates, ficelles et tiges de bambou, chacune associée à une description manuscrite, la multitude d’éléments qu’Ibghy et Lemmens étalent sur des tables parlent de sciences économiques.

Oiseaux de malheur, ces économistes qui résument le monde à la productivité et à la consommation ? Peut-être, mais le duo se moque de leurs analyses, qui deviennent avec lui soit un charabia peu crédible, soit de jolies abstractions géométriques et colorées. Les abstractions des quatre autres artistes, posées sur les murs tout autour, résonnent comme de lointains mais brillants échos.

L’économie (plastique) est ici teintée d’humour, de fragilité, d’interprétations dépendant du point de vue, à l’instar de Cubes avec quatre côtés biseautés tournés le long d’un axe (1979), dessins muraux à base d’aiguilles et de fils de Jana Sterbak. Cinq projets de lithographie avec variations (1971), du maître de l’art conceptuel Sol Le Witt, relèvent de la plus grande subjectivité, au contraire des préceptes scientifiques. Accompagnés de textes, comme chez Ibghy et Lemmens, les compositions de Le Witt découlent de la compréhension que l’on a d’un protocole.

Ici, l’offre est énorme, et on ne s’en lasse pas.

Orchestre de géométries et de solitudes

Au Musée d’art contemporain de Montréal, 185, rue Sainte-Catherine Ouest, jusqu’au 26 août