Le nouveau souffle des galeries de poche

Rachel Maclean, «The State of Happiness» à Vie d’ange
Photo: Vie d’ange Rachel Maclean, «The State of Happiness» à Vie d’ange

Bovril. Le nom du célèbre bouillon d’origine animale est désormais, à Montréal, celui d’un bouillon de culture. Le bâtiment à l’angle des avenues du Parc et Van Horne, jadis gîte de la compagnie Bovril, est occupé par une diversité de locataires, dont des artistes. Difficile par contre d’imaginer que s’y cache aussi une galerie d’art : aucune enseigne ne l’annonce.

Fondée en 2016, Raising Cattle — ou « élevage du bétail » — n’est pas qu’une galerie de plus dans le paysage montréalais. Nichée au 5e étage de l’édifice Bovril, elle ne fait pas dans la vente d’oeuvres et n’a que des heures d’ouverture très limitées. « Sur rendez-vous seulement », lit-on sur le site Web.

Raising Cattle est née, selon Jackson Slattery, son cofondateur et désormais seul maître à bord, de la noble idée de rapprocher artistes d’ici et d’ailleurs. « Les États-Unis sont si près et il nous a paru étrange qu’il y ait si peu d’échanges entre les milieux de l’art des deux pays », dit cet Australien arrivé à Montréal par amour pour une Québécoise.

Photo: Calaboose Vue de l’exposition «Hopping the Twig» à Calaboose.

Le local de la galerie est en réalité l’atelier de Slattery, lui-même artiste. La double fonction s’explique pour des questions d’économie et la conversion de l’une vers l’autre se fait naturellement tant l’endroit, petit, a des airs de cube blanc. C’est aussi la raison pour laquelle la dizaine d’expositions qui y ont été présentées n’étaient accessibles qu’un jour par semaine. « Le matin, je sors mon mobilier et mes affaires que j’entrepose au bout du corridor, puis j’accroche les oeuvres. Le soir, je fais l’inverse. »

La voie de garage

Des galeries comme Raising Cattle, qui poussent là où on ne les attend pas, il y en a de plus en plus à Montréal. L’atelier d’artiste qui se transforme en aire d’exposition a un autre exemple, pas loin du Bovril, sur la rue Bellechasse — la galerie Soon.tw, désormais un incontournable. Ces cas semblent presque confortables en comparaison de ceux des galeries aux noms audacieux Vie d’ange et Calaboose — prison, en français, ou plus précisément taule —, qui ont choisi comme toit… un garage. L’état d’usure, l’aspect rêche des murs et le vide sont leur attrait.

Autre point commun : s’établir en marge des lieux habituels. Raising Cattle se trouve certes dans le Mile-End, mais loin du boulevard Saint-Laurent et du Pôle de Gaspé. Rues résidentielles, voire difficiles d’accès — la rue Marconi choisie par Vie d’ange… Et si la galerie surgit au bord d’une avenue fréquentée, celle-ci est presque une autoroute, dans un no man’s land : L’Inconnue donne rendez-vous sur le boulevard Crémazie, avec vue (et ouïe) sur le trafic de la Métropolitaine.

Photo: Sandra Larochelle Photographe Vue de l’exposition «Four Pillars» à L’Inconnue

« La galerie de poche, dans un espace incongru, comme un garage déchu, c’est vraiment inspirant, note Hubert Marsolais, collectionneur et restaurateur, lui-même à l’origine du resto huppé comme espace d’exposition (le Club Chasse et Pêche). Cette nouvelle génération de galeristes, parfois des artistes eux-mêmes ou de très jeunes, fait un travail très intéressant. »

Hubert Marsolais a presque pris ces galeries sous son aile. Du moins, il en a invité quelques-unes à sortir de leurs murs le temps d’une exposition dans des espaces commerciaux vacants de la rue Laurier. L’événement Épisode Laurier (voir encadré) respire le même air incongru que celui des galeries.

« J’aime l’esprit communautaire derrière cette idée d’investir un lieu, de le faire revivre. Imaginer de la poésie dans le désaffecté, c’est un complément, pas un remplacement », estime l’homme fort de la restauration montréalaise, pour qui la présence de traces d’une vie antérieure est un attrait.

Sentiment d’urgence

Qu’est-ce qui anime ces jeunes galeries sans le sou (à quelques exceptions près) ? Si pour Jackson Slattery, il s’agit du besoin de se trouver une famille, pour Daphné Boxer, de Vie d’ange, c’est l’attrait de l’expérimentation. « Nous sommes une rare galerie où l’on peut créer directement sur place [on-site], dit-elle. Notre lieu est vraiment impur, constamment sale. Nous n’étions pas sûrs que les artistes apprécieraient, mais au contraire, ils ont aimé [sa] différence. »

Garrett Lockhart, de Calaboose, résume ces initiatives à un certain sentiment d’urgence. L’urgence de s’approprier un lieu unique, d’une autre époque, condamné à disparaître, à l’instar du garage de Vie d’ange, sous son aspect brutaliste et sa forme en trapèze. Mais aussi l’urgence de partager. L’exposition inaugurale de Calaboose en novembre 2017 — un solo du peintre Vincent Larouche — découle en effet de cette instinctive nécessité.

Photo: Raising Cattle La Raising Cattle a pris racine dans l’édifice Bovril. Vue d’installation à l’intérieur.

« Vincent Larouche avait tellement de peintures dans son studio, que je lui ai dit qu’il fallait exposer son travail. Je ressentais l’urgence de le montrer », raconte Garrett Lockhart, artiste lui aussi.

Le nom de la galerie lui est venu chez un collègue qui cherchait un conteneur où entreposer des oeuvres. Lockhart a eu l’image d’un casier, ou d’une prison. Après, c’est Danica Pinteric, avec qui il a fondé Calaboose, qui a trouvé l’endroit idéal dans Saint-Henri : un garage résidentiel, avec une minuscule fenêtre et suffisamment grand pour y garer une voiture.

Nouveau modèle ?

Chacune des galeries a sa propre histoire, ses objectifs, ses raisons. Le choix de la marge n’est pas pour l’éternité, chaque fois. Leila Greiche, directrice de L’Inconnue, adore le local qu’elle a déniché à l’ombre de l’autoroute, son deuxième après une année dans Saint-Henri. Le plancher aux dalles vert lime, elle ne le changera pas. Mais celle qui court déjà les foires nord-américaines rêve d’ouvrir une seconde galerie, dans une plus grande ville.

Garrett Lockhart estime qu’à Montréal, comme à Toronto, où les nouvelles galeries portent des noms tels que Bunker ou Little Sister, un nouveau vent souffle sur l’art contemporain. Il ne condamne pas l’actuel réseau de galeries marchandes et centres d’artistes, mais qualifie le modèle de Calaboose et de ses similaires d’un nécessaire do-it-yourself.

« L’histoire des centres d’artistes au Canada est importante, mais ils sont devenus des institutions [tenues aux subventions]. Il faut éviter la bureaucratie et travailler plus directement avec les artistes. Le modèle qu’on propose deviendra peut-être un jour institution, mais l’intérêt est de tester quelque chose. On est un nouvel intermédiaire. »

Ce nouvel intermédiaire ne vend pas, mais offre une plateforme Web dont se servent les artistes pour se vendre eux-mêmes. Il faut encore que ces galeries, encore toutes jeunes, survivent. Calaboose vient de perdre son garage de la rue Sainte-Émilie, mais ses fondateurs ne perdent pas espoir. Et, admettent-ils, ils ont fait une première demande de bourse en vue du Prix de la relève du Conseil des arts de Montréal. L’obtenir leur permettra de se dénicher une nouvelle minuscule prison.

Quelques adresses

Calaboose, nouveau site à venir
L’Inconnue, 233, boulevard Crémazie Ouest 
Raising Cattle, 6201, avenue du Parc, no 505 
Soon.tw, 305, rue de Bellechasse, local 101 
Vie d’ange, 6820, rue Marconi

Épisode Laurier

La faillite d’une boulangerie, le déménagement d’une boutique et d’autres histoires ont laissé des trous dans l’avenue Laurier Ouest. Elle n’est pas la première artère commerciale à afficher ce triste visage, mais elle est celle qui servira de test à l’entrepreneur et friand d’art Hubert Marsolais. Épisode Laurier consiste à transformer quatre de ces anciens commerces en galeries. L’exposition de quatre jours aura une suite lorsque le restaurateur ouvrira son hôtel-boutique-galerie sur la même avenue. Épisode Laurier se poursuit jusqu’à dimanche.