Volumineuses retrouvailles avec Martha Townsend

Vue de l’exposition «Laminoir. Martha Townsend chez Molinari»
Photo: Guy L’Heureux Vue de l’exposition «Laminoir. Martha Townsend chez Molinari»

Peu en vue ces dernières années en dehors de la place que lui accorde le duo de galeries Roger Bellemare-Christian Lambert, Martha Townsend reçoit cette fois la plus belle des attentions : les salles de la Fondation Molinari, soit deux étages et tout le prestige qui vient avec.

L’exposition Laminoir. Martha Townsend chez Molinari n’est pas une rétrospective. À peine une dizaine d’oeuvres en font partie et, en majorité, elles sont récentes — seulement deux ont été réalisées avant l’an 2000, époque où l’artiste se faisait moins rare. C’est la justesse des rapprochements entre la sculpture de Townsend et la peinture de Molinari qui donne à l’expo son importance.

Excepté quelques expositions à caractère historique, les programmations de la Fondation Molinari s’appuient sur les relectures qu’apportent les artistes invités à se frotter au maître de l’abstraction. Sous ce toit, la raison d’être demeure Molinari, et c’est en regard de ses bandes verticales et de ses plans de couleurs que s’inscrivent les oeuvres des autres.

Dans le cas de Martha Townsend, on dirait que c’est l’inverse : ce sont les Molinari qui passent en second. Moins nombreuses déjà, voire discrètes. Et même quand une grande acrylique est perceptible dès la porte d’entrée — l’oeuvre Sériel vert-bleu (1968) —, la mise en espace semble avoir été pensée pour mettre en valeur les volumes et la spatialité tels que les pratique l’artiste invitée.

Les structures mobiles qui servent de cimaises au rez-de-chaussée de cette ancienne banque ont été placées au profit de deux oeuvres murales de Townsend — une sculpteure, rappelons-le. Les deux oeuvres exploitent les angles et les perspectives : Wrap (2018), qui se replie sur deux murs et prend ainsi une apparence difforme, et Voies (2018), un diptyque qui encadre et dirige les regards vers deux peintures noir et blanc de Molinari.

L’échange Townsend-Molinari que propose l’expo Laminoir n’est pas fortuit. Le travail de la sculpteure repose fortement sur un dialogue, ou sur le principe de la dualité. Deux matières, deux tonalités, deux parties. C’est le cas de Traits d’union (2012), formé de deux éléments aux airs d’immenses dominos. C’est aussi celui du subtil paysage Tondo Tondo (2006), composé d’un aluminium lisse et blanc pour la moitié supérieure et d’un bois texturé et foncé pour la moitié inférieure.

Le cercle ou la sphère sont un motif récurrent chez Martha Townsend, des formes parfaites et simples qu’elle corrompt soigneusement. Comme avec Tondo Tondo, la pièce de résistance à contempler à l’étage de la fondation. Ou comme avec Wrap, sorte de pendant inversé d’Encoignure (2015), non exposée ici, mais au coeur de la dernière sortie de l’artiste chez Roger Bellemare et Christian Lambert, en 2015. L’une est concave, l’autre convexe.

La dualité du langage de l’artiste montréalaise trouve une résonance encore plus forte lorsqu’elle délaisse le cercle au bénéfice du motif de la ligne. Répétées, croisées ou fragmentées, les lignes multiplient les contrastes de formes et de matériaux, en surface et en volume, pour mieux exploiter les points de vue.

Plus près du minimalisme que du trompe-l’oeil, ces oeuvres changent d’aspect selon l’endroit duquel on les expérimente. Elles cohabitent avec le visiteur.

Les trois éléments marbrés deDéclinaisons (2018), déjà rythmés par l’alternance des deux types de bois utilisés (du noyer et de l’érable), sont disposés de trois manières. Couché, élevé sur le côté ou pratiquement debout : ce sont trois états, ou trois étapes, comme si l’oeuvre suivait une progression. Placée à ses côtés, Sériel vert-bleu de Molinari reprend, dans sa réalité bidimensionnelle, cette même marche en trois moments.

Poétique, libre d’interprétation, voire lumineux, comme l’énonce la murale réalisée pour le CUSM par l’artiste en 2014 — l’autre récente manifestation publique de la sculpteure —, l’art de Martha Townsend est riche et foisonnant. Son minimalisme, raffiné et précis comme la peinture hard-edge de Molinari, n’est ni froid ni obscur. Et c’est avec bonheur qu’on la voit réapparaître dans une expo en bonne et due forme.

Laminoir. Martha Townsend chez Molinari.

À la Fondation Guido Molinari, 3290, Sainte-Catherine Est, jusqu’au 29 juillet