Rafael Lozano-Hemmer et le pouvoir de l’interactivité

Rafael Lozano-Hemmer (en collaboration avec Krzysztof Wodiczko), «Zoom Pavilion», 2015. Vue de l’installation au Art Basel Unlimited – Art Basel 47, à Bâle, en Suisse.
Photo: Rafael Lozano-Hemmer /SODRAC 2018 Rafael Lozano-Hemmer (en collaboration avec Krzysztof Wodiczko), «Zoom Pavilion», 2015. Vue de l’installation au Art Basel Unlimited – Art Basel 47, à Bâle, en Suisse.

Interactivité et participation sont les maîtres mots de l’important survol offert par le Musée d’art contemporain de Montréal (MAC) à la star consacrée Rafael Lozano-Hemmer, ce Montréalais d’adoption né à Mexico. Le parcours se déploie avec amplitude en 21 oeuvres, qui sollicitent différemment l’intervention du public au sein d’installations sophistiquées, des invitations multiples à réfléchir sur les dispositifs de technologies numériques qui gouvernent nos vies.

Le ton est donné dans la rotonde du musée dans une version de Pulse Spiral (2008), qui se présente comme un lustre majestueux faisant presque oublier l’ingrate architecture. En temps réel, il est possible de faire entendre le son amplifié du battement de son coeur synchronisé avec la lumière en pulsations de 300 ampoules. Chacune ensuite clignote à un rythme différent, résultat de l’addition du battement des précédents participants, dont les empreintes sonores se renouvellent une à la fois.

L’oeuvre est emblématique de la pratique de l’artiste qui, puisant dans les techniques et les sciences, fait affleurer des implications sociales et politiques, touchant ici la porosité des espaces privés et publics ou la création de communautés éphémères. L’oeuvre exploite l’effectivité procurée par la technologie, qu’elle met en lumière par le fait même, prouesse atteinte par l’artiste qui, par ailleurs, n’hésite pas à souligner l’apport des équipes avec qui il travaille pour mener à bien ses projets.

Dispositifs

Photo: Olivier Santana Vue de l’exposition Rafael Lozano-Hemmer: «Pseudomatismos», MUAC, Mexico, Mexique, 2015. © Rafael Lozano-Hemmer / SODRAC 2018.

D’oeuvre en oeuvre, des stratégies reviennent et, avec elles, les déclinaisons d’idées parfois semblables, dont le meilleur s’incarne dans des propositions alliant séduction et tension. Zoom Pavilion (2015) est de cette trempe avec son captivant dispositif immersif de caméras de surveillance basé sur la reconnaissance faciale, qui interprète sur le champ la durée des relations spatiales entre les visiteurs présents. Le dispositif transforme cette réunion improvisée en moment inquiétant, qui fait judicieusement écho aux préoccupations de Krzysztof Wodiczko, l’artiste polonais avec qui l’oeuvre a été créée. Dans le régime communiste qu’il a connu, les rassemblements dans l’espace public étaient interdits.

Aux côtés de cette oeuvre forte, d’autres peinent à s’imposer, se limitant à une esbroufe technique plus superficielle, comme dans Tape Recorders (2011), où des rubans à mesurer s’agitent. Les automates illustrent une culture de la performance nourrie par des instruments de mesure en apparence inoffensifs, mais impitoyables. La discipline des corps en collectivité, de leur performance, de leur présence dans l’espace et de leur prise de parole s’avère davantage un thème de prédilection pour l’artiste qui interroge également l’idéal d’émancipation politique associée à la participation.

Circularité

Si plusieurs oeuvres s’altèrent constamment par l’enregistrement (sonore et visuel) du passage des participants, alors reliés dans des communautés temporaires, d’autres incarnent l’idée du mathématicien Charles Babbage à savoir que l’atmosphère recèle toutes les paroles déjà prononcées. Cet air prend une autre résonance dans Vicious Circular Breathing (2013), qui agit comme un poumon artificiel monumental dans lequel le même air circule et qu’il est possible de respirer à son tour, en entrant dans une cabine hermétique.

Photo: Sarah Anne Johnson Sarah Anne Johnson, «Jungle Dreamer» (de la série «Field Trip»), 2015.

Confrontant les limites de ce qui est possible et même acceptable, l’oeuvre rend la participation concrèteaccessoire, voire problématique. Vaine et dérisoire, la machine vaut pour elle-même en tant que démonstration de ce que peut vouloir dire la notion de bien commun.

L’artiste se plaît ainsi à faire image avec des abstractions tout comme il s’ingénie à matérialiser le langage, ce qui rend sa perception, et donc son interprétation, plus active, comme dans Call on Water (2016), qui fait lire dans la vapeur d’eau les vers d’Octavio Paz. D’autres artistes s’ajoutent aux références invoquées par Lozano-Hemmer, dont plusieurs musiciens.

Au MAC, c’est à la fois l’oeuvre complète de Bach et de Wagner que, respectivement, deux oeuvres résument en en faisant la somme dans des sculptures sphériques ; l’une immersive, l’autre miniature. Moins axées sur l’appréciation musicale que sur l’expérience sonore totale des pièces, les oeuvres exaltent surtout la technologie qui les a rendues possibles.

L’une des installations rend d’ailleurs visible son fonctionnement, affirmant aussi le désir de transparence cher à l’artiste, pour qui la technologie est autant un moyen qu’une fin. Leur adéquation est si parfaite et la mécanique des oeuvres si efficace que, cependant, l’effet initial de fascination s’étiole en cours de route.

Premier survol muséal de l’artiste au Canada et aux États-Unis, l’exposition sera diffusée au Mexique avant d’être présentée en 2020 au Musée d’art moderne de San Francisco, partenaire du MAC dans cette colossale aventure.

Deux nouveaux « Tableau(x) d’une exposition »

La conservatrice de la collection, Marie-Eve Beaupré, fait la preuve encore de son fin doigté dans la mise en valeur des oeuvres sous sa gouverne, dont plusieurs en cours d’acquisition. Dans la série « Tableau(x) d’une exposition », elle présente deux nouveaux regroupements thématiques aux ressorts puissants. Les prophètes est le titre tiré de l’oeuvre maîtresse du duo Richard Ibghy et Marilou Lemmens, dont les sculptures miniatures, mimant des schémas de statistiques, sont posées en résonance avec les exercices formalistes et conceptuels de Jack Bush, de Sol Lewitt, de Jana Sterbak et de Josef Albers. Dans Seuls ensemble, les oeuvres entre autres de Jeremy Shaw et de Sarah Anne Johnson explorent avec lucidité les paradoxes de la solitude à notre époque, semant inconfort et enchantement.

Présence instable

De Rafael Lozano-Hemmer, au Musée d’art contemporain de Montréal, 185, Sainte- Catherine Ouest, jusqu’au 9 septembre