Ne pas vouloir totaliser le réel

Marie Voignier, «Tourisme international», 2014. Vue de l’exposition «Entends-tu ce que je vois? Do You See What I Hear?»
Photo: Dazibao Marie Voignier, «Tourisme international», 2014. Vue de l’exposition «Entends-tu ce que je vois? Do You See What I Hear?»

La remise en question de la prédominance du regard dans l’art occidental a souvent eu une charge politique, notamment dans les travaux pionniers des féministes des années 1960 et 1970, pour ne nommer que ceux-là. Cette tangente générale est poursuivie dans l’exposition de groupe présentée chez Dazibao, Entends-tu ce que je vois ?, qui établit une équation entre l’incomplétude des sens et le potentiel critique de l’art d’affiner notre perception du monde, à un moment de l’histoire, comme le précise l’opuscule, « où la réalité est constamment médiatisée ».

Avec les oeuvres de ses 14 artistes et duos de provenances variées, l’exposition fait expérimenter des états liminaux de la perception, visuelle et auditive surtout, qui s’avèrent autant d’occasions de réfléchir sur les amputations paradoxales provoquées par les technologies qui, pour amplifier, reproduire et enregistrer des phénomènes, font toujours en fait leur construction. Toutes les situations abordées sont ainsi présentes parce que médiatisées par le langage technologique et, de là, formées d’une certaine manière.

L’exposition réserve plusieurs moments de ravissement en conjuguant l’intelligence du propos des oeuvres à l’expérience sensible dont elles exacerbent les effets en jouant sur les manques et sur le refus de totaliser le réel.

Altérité

La vidéo de l’Autrichienne Sofie Thorsen ouvre le parcours avec à propos. Elle fait découvrir le paysage de l’île de Fur au Danemark en reproduisant la vision d’une personne atteinte d’achromatopsie, une maladie héréditaire ayant particulièrement touché la population locale. Le récit de personnes achromates rencontrées par l’artiste relaie autrement l’expérience rendue par des images dont l’évanescence trouble profondément.

La cécité, partielle ou non, se présente en fait comme une lacune qui n’est pas d’ordre uniquement physiologique. C’est l’impossibilité d’occuper le regard de l’autre, de se mettre à la place d’autrui, qui devient le problème. Dans le traitement visuel mirifique de sa vidéo, Simon M. Benedict, de Toronto, confond conquête coloniale et volonté de rencontrer des vies extraterrestres, deux manières de poser la question de l’altérité. Avec leur manipulation étudiée de la malle-lit d’un explorateur français du XIXe siècle ayant parcouru le fleuve Congo, les personnages de la vidéo sans son de Bianca Baldi (Johannesburg) suggèrent les récits inaudibles des peuples colonisés.

Photo: Dazibao Sofie Thorsen, «The Achromatic Island», 2009-2010

Ailleurs, c’est l’audition qui prend le dessus, comme dans les oeuvres des Montréalais Douglas Moffat et du duo Jen Reimer Max Stein. Le premier, avec l’entre-deux de tuyaux, reproduit la manoeuvre de Valsalva pratiquée par les plongeurs sous-marins dans leur descente au fond des eaux, une expérience réservée aux initiés. Quant aux seconds, leurs paysages sonores rendus accessibles par casque d’écoute octroient une attention différente à des parcs urbains si familiers pour être fréquentés au quotidien.

Tourisme

Malgré l’approche convenue, le dispositif possède une belle efficacité qui entre en contraste avec le moyen métrage de Marie Voignier (Paris), Tourisme international, qui s’intéresse aux images que les régimes totalitaires tendent d’eux-mêmes au regard extérieur. De ses visites guidées en Corée du Nord, elle ne présente que les images et les sons ambiants, après avoir exclu le commentaire devant ancrer l’interprétation officielle. Il en découle un étrange flottement autour des images, qui dérogent de ce fait de la représentation cristallisée voulue par Kim Jung-un.

Malgré leur subtilité, le traitement et la manipulation sur la documentation visuelle opérés par Voignier sont d’une puissance indéniable, ce qui rend l’oeuvre captivante, d’autant que le régime nord-coréen subjugue et effraie déjà en partant. Les limites de l’appréhension de cette réalité sont irrémédiablement soulignées.

D’autres oeuvres prennent la forme de courts et de moyens métrages, ce qui fait que l’exposition se poursuit dans la salle de projection avec une programmation de cinq films, qui pourraient, à tort, être perçus que comme les appendices du corps principal.

Dans Ocean Hill Drive, les Allemandes Miriam Gossing Lina Sieckmann nous plongent par leurs images dans le phénomène très réel d’« ombres mouvantes » provoquées par les éoliennes et faisant intrusion dans l’ordinaire domestique d’un quartier résidentiel du Massachusetts. Aussi inquiétantes soient-elles, ces conséquences insoupçonnées sur la vie des gens de la production d’énergie renouvelable ne sont rien à côté du spectre du nazisme, ce qu’explore la vidéo de Mareike Bernien Kirstin Schroedinger (Berlin).

Leur film est tourné dans la manufacture aujourd’hui inactive d’Agfacolor qui fabriquait la pellicule couleur pendant la Seconde Guerre mondiale, y exploitant des travailleurs juifs pour la propagande nazie. Faite de mises en scène et de manipulations de l’image avec des gels couleurs, l’oeuvre force une méditation nécessaire sur les fictions qui ont forgé une image en noir et blanc de l’Holocauste. La vérité n’aura jamais semblé aussi relative que quand elle est donnée à voir.

Entends-tu ce que je vois ?

Dazibao, 5455, avenue de Gaspé, espace 109, à Montréal, jusqu’au 2 juin