Mort du photographe Sam Nzima, icône de Soweto

Le photographe pose ici en 2011 avec un encadrement de sa photo iconique du petit Hector Pieterson, mort sous les balles policières à Pretoria, en 1976.
Photo: Denis Farrell Archives Associated Press Le photographe pose ici en 2011 avec un encadrement de sa photo iconique du petit Hector Pieterson, mort sous les balles policières à Pretoria, en 1976.

Le photographe sud-africain, mort samedi à 83 ans, est l’auteur du célèbre cliché d’un écolier abattu par la police de l’apartheid durant le soulèvement de Soweto, en 1976.

Sur un autre continent, dans d’autres pays, ou dans un autre temps, sa carrière de photographe aurait décollé. On ne reste pas comme ça dans l’ombre après avoir signé une telle image, du genre de celles qui peuvent intervenir sur l’histoire.

Seulement voilà, nous sommes en Afrique du Sud, en 1976, et le régime de l’apartheid, piétinant le cours logique des choses, en décidera autrement. De sorte que, si beaucoup d’entre nous connaissent la photo emblématique du massacre de Soweto, celle en noir et blanc qui marqua le début d’un soulèvement noir qui embrasa bientôt les autres cantons (townships) de Johannesburg, qui se souvient réellement de son auteur, Sam Nzima, mort samedi 12 mai à l’âge de 83 ans ? Lui semble aussi oublié que sa photo est restée célèbre — elle dont l’agrandissement trône aujourd’hui façon mémorial à côté du Musée Hector Pieterson, Vilakazi Street à Soweto, et dont certains diront qu’elle propulsa la photographie documentaire sud-africaine dans l’espace médiatique international. En 1976, donc, le 16 juin précisément, des milliers d’écoliers et d’enseignants noirs descendent dans la rue pour manifester contre l’imposition de l’afrikaans, la « langue de l’oppresseur », comme langue d’enseignement. À leurs côtés, quelques journalistes, dont cet homme, muni de son Pentax SL, photoreporter au World. La police ouvre le feu. Hector Pieterson, collégien de 13 ans mortellement touché, le premier des quelque 170 personnes tuées en trois jours, est transporté à bout de bras par un étudiant en larmes. Le cliché est pris. Pendant qu’Hector meurt, la photo de son agonie est imprimée en une du World et dans la presse étrangère le lendemain — le journaliste, Sam Nzima, ayant eu le réflexe de cacher la pellicule dans sa chaussette.

Traque

Symbole de manifestations violemment réprimées qui constituèrent un tournant dans la lutte contre le régime de l’apartheid, l’image bouleversera les consciences mondiales, mais coûtera cher à son auteur. En 2016, le photographe alors en retraite relatait à RFI la traque dont il fut victime de la part de la police de sécurité sud-africaine, lui reprochant d’avoir bafoué l’interdiction de photographier les forces de l’ordre en action et surtout d’avoir véhiculé une image désastreuse du régime à l’étranger — et a fortiori en Russie, l’ennemi de la part de qui Pretoria voyait comme une humiliation extrême le moindre des reproches. Menacé, Nzima fut contraint de démissionner de son poste au World, de quitter Johannesburg et de se reconvertir en tenancier d’une petite épicerie d’alcool — renonçant à vie au photojournalisme, une activité qu’il n’a pas choisi de reprendre après la fin de l’apartheid en 1991… peut-être écoeuré par la bataille judiciaire longue de vingt-deux ans dans laquelle cet autodidacte issu de famille modeste s’était plongé pour faire reconnaître ses droits d’auteur sur le cliché légendaire. Dimanche, le président Cyril Ramaphosa a rendu hommage à ce photographe invisibilisé, dont le cliché est listé dans le Time Magazine comme un des 100 plus influents : « Son appareil photo a capté toute la brutalité de l’oppression de l’apartheid sur le psychisme et l’histoire d’une nation. »