Décoloniser le regard grâce au primitif

Pablo Picasso, «Mère et enfant», Paris, été 1907
Photo: Succession Picasso / SODRAC (2018), Photo © RMN-Grand Palais / René-Gabriel Ojéda Pablo Picasso, «Mère et enfant», Paris, été 1907

Entre Paris — où j’ai eu le bonheur de la voir l’an dernier — et Montréal, cette expo a changé de titre et même de contenu… Lorsqu’elle fut présentée au Quai Branly, elle était intitulée Picasso primitif. Au Musée des beaux-arts (MBAM), elle est maintenant désignée par une formulation complexe et élargie : D’Afrique aux Amériques, Picasso en face-à-face, d’hier à aujourd’hui. Ce titre alambiqué souligne comment cette exposition — encore plus que sa version française — souhaite décortiquer l’évolution des liens entre l’art occidental et les arts développés hors de la tradition gréco-romaine.

Elle nous invite même à poursuivre la réflexion avec des oeuvres créées par des artistes africains ou d’ascendance africaine après la mort de Picasso. Comment l’Occident et Picasso, en particulier, ont-ils appréhendé ces arts non occidentaux ? Cette expo permettra de le comprendre grâce à toute une série de documents historiques (livres, revues, photos…), mais surtout grâce à des comparaisons judicieuses entre des tableaux, dessins et sculptures de Picasso avec des oeuvres qualifiées de non occidentales.

Parler d’art primitif en Amérique

Désignés arts primitifs, arts nègres ou arts tribaux — arts presque sauvages —, ces arts furent de fil en aiguille regroupés sous les catégories d’arts premiers ou d’arts des origines, avant d’être nommés arts non occidentaux. Mais cette expression est-elle pour autant moins eurocentriste ou moins colonisatrice ? Pourrait-on imaginer faire l’inverse et décrire l’art de Picasso comme étant de l’art non africain ? Dans le communiqué de presse du MBAM, on parle d’oeuvres tirées du « musée des Autres », expression qui fait comprendre comment tout ce qui n’est pas occidental est longtemps tombé dans une case à part, et même dans un musée différent, celui d’ethnographie.

Image: Mickalene Thomas / SODRAC (2018) Mickalene Thomas, «J’ai appris à la dure», 2010

Nathalie Bondil, directrice du MBAM et commissaire de l’expo montréalaise, rappelle d’ailleurs que, lorsque Picasso est mort, André Malraux conseilla à sa veuve Jacqueline de ne pas déposer sa collection d’art africain et océanien dans un musée d’anthropologie, mais plutôt de la garder pour un musée d’art. Attitude révolutionnaire à l’époque !

Alors, comment appeler ces arts inclassables ? Cette expo nous rappelle aussi que le critique d’art Félix Fénéon parlait d’arts lointains, alors que l’historien de l’art Jean Laude discutait plutôt des arts des sociétés sans écriture… Pourtant, pour Yves Le Fur, commissaire de l’expo parisienne, le mot « primitif » n’est pas nécessairement péjoratif. Il fut utilisé entre autres par Cézanne pour parler d’un élan vers ce qui est le plus profond, le plus essentiel. Il peut ainsi évoquer les pulsions de vie, de mort ou sexuelles.

Faut-il alors se rabattre simplement sur les expressions arts africain et océanien traditionnels ? C’est le point de vue qu’a implicitement adopté Bondil, en incluant logiquement toute une sélection d’oeuvres contemporaines africaines qui travaillent, tout comme Picasso, l’idée d’assemblage, de collage ou d’appropriation de matériaux, d’images ou de cultures. La chose pouvait paraître hasardeuse, pourtant les dialogues fonctionnent parfaitement.

Il faut dire que cette présentation s’appuie entre autres sur l’impressionnante recherche réalisée par l’équipe de Le Fur, qui elle-même fait référence aux livres Le nouveau dictionnaire Picasso (2012) de Pierre Daix et Picasso’s Collection of African Oceanic Art (2006) de Peter Stepan. Longtemps Picasso a nié s’être inspiré de l’art africain. Cette expo démontre, pièces à l’appui, la proximité des recherches plastiques et intellectuelles de cet artiste avec celles d’artistes africains, océaniens… Et ce dialogue complexe, ce face-à-face, se poursuivit toute la vie de l’artiste, et ce, même en dehors de ses périodes précubiste ou cubiste.

Réécrire l’histoire de l’art

Photo: Musée du Quai Branly – Jacques Chirac / Art Resource, NY / Claude Germain Artiste de Nouvelle-Irlande, Papouasie-Nouvelle-Guinée, sculpture cérémonielle malanggan, début du XXe siècle

Voilà une expo qui relit avec intelligence l’histoire de l’art. On restera néanmoins surpris par un des angles de présentation historique. Dans un texte qui sert de préface, vous lirez que les oeuvres contemporaines qui y sont exposées offrent une révision du Siècle des lumières, époque où le commerce des esclaves prit des « proportions industrielles ». On poursuit en statuant qu’à cet égard le « silence des philosophes — Locke, Montesquieu, Diderot, Rousseau — est éloquent ». Voilà un raccourci embêtant…

Fait-il oublier le virulent texte de Montesquieu De l’esclavage des Nègres ou celui de Diderot dans Histoire des deux Indes ? Quant à Voltaire, « ému par la brutalité de l’esclavage de colonies dans Candide », devrait-il être condamné parce qu’« il en percevait tout de même les dividendes » ? De nos jours, ne profitons-nous pas silencieusement du travail des enfants des pays pauvres ? Nos descendants devront-ils pour autant nous condamner tous ? Pas si simple.

Cette expo nous entraîne vers une réécriture de l’histoire de l’art, nécessaire dans notre monde contemporain — pensons aux statues des confédérés aux États-Unis. Mais si nous n’agissons pas avec circonspection, nous ne pourrons plus présenter Balthus, Degas ou Renoir qui adoraient les jeunes filles. De plus, Degas était antisémite et misogyne. Et je n’ose parler du rapport de Picasso aux femmes, blanches ou noires.

D’Afrique aux Amériques, Picasso en face-à-face, d’hier à aujourd’hui

Au Musée des beaux-arts de Montréal, jusqu’au 16 septembre