L’Afrique: de là-bas jusqu’à nous

Pablo Picasso, «Grande nature morte au guéridon» (1931) et «Femmes à la toilette» (1956)
Photo: RMN-Grand Palais Art Resource NY René-Gabriel Ojéda/RMN-Grand Palais Art Resource NY Mathieu Rabeau Pablo Picasso, «Grande nature morte au guéridon» (1931) et «Femmes à la toilette» (1956)

Il en faut, des années, pour que certains arts soient enfin reconnus à leur juste mesure. Voire des siècles. C’est sans doute le cas de l’art africain, grand inspirateur de l’oeuvre de Picasso, qui trouve enfin sa juste place, en tête-à-tête avec l’oeuvre du maître, dans l’exposition D’Afrique aux Amériques : Picasso en face à face, d’hier à aujourd’hui, au Musée des beaux-arts de Montréal.

Inspirée d’une première exposition montée au Musée du Quai Branly à Paris, celle-ci intègre notamment des oeuvres contemporaines d’artistes d’origine africaine. Pour Nathalie Bondil, directrice du MBAM, il s’agit d’un processus d’appropriation et de réappropriation de l’expression africaine.

C’est alors qu’il travaille à son fameux tableau Les demoiselles d’Avignon, en 1907, que Pablo Picasso fait la visite du musée du Trocadero,où il est transformé au contact de l’art africain. L’endroit sentait alors « le moisi et le renfermé » se souvient-il. Mais Picasso trouve dans la contemplation de ses masques l’essence même de son art.

Il dira : « Ce n’est pas un processus esthétique, c’est une forme de magie qui s’interpose entre l’univers hostile et nous, une façon de saisir le pouvoir, en imposant une forme à nos terreurs comme à nos désirs. Le jour où je compris cela, je sus que j’avais trouvé mon chemin. » Il dira d’ailleurs des Demoiselles d’Avignon qu’il s’agit de sa « première toile d’exorcisme ». En entrevue, Nathalie Bondil confirme que Pablo Picasso était superstitieux et qu’il craignait, autant qu’il admirait, les oeuvres africaines en sa possession. Il dira aussi : « On n’a jamais dépassé la sculpture primitive. »

Picasso collectionneur

Après sa visite au Trocadéro, le peintre commence à collectionner des oeuvres d’art africain, qu’il gardera avec lui dans son atelier. On les voit d’ailleurs sur diverses photos de l’artiste. Ce sont ces oeuvres que l’exposition présente, aux côtés de tableaux de Picasso qui témoignent de leur influence. La parenté est parfois saisissante. À côté de l’oeuvre Le baiser, où une figure montre les dents à une autre, un masque ko gué, de Côte d’Ivoire, avance les dents lui aussi. À côté de Tête de femme, au nez allongé, un masque de Papouasie-Nouvelle-Guinée dévoile un nez pointu surdimensionné. Une figure de gardien de reliquaire, du Gabon, semble avoir enfanté une étude de visage du peintre. On fait même un rapprochement entre une figure à crochets garra, de Papouasie-Nouvelle-Guinée, et Nu sur fond blanc, une toile représentant la première femme de Picasso, Olga Khokhlova, disloquée et montrant les dents.

Rapport de deux mondes

Le rapprochement est évidemment l’occasion d’ouvrir une méditation sur le rapport entre l’Afrique et le monde occidental.

Au tout début de l’exposition, l’oeuvre de l’Anglo-Nigérian Yinka Shonibare MBE, Le Siècle des lumières, Voltaire, ouvre la réflexion. On y voit le philosophe sans tête, vêtu d’un costume taillé dans du wax, un livre de Voltaire sous le bras, allongeant une jambe de bois.

L’utilisation du tissu imprimé à elle seule est porteuse de significations croisées. Contrairement à la croyance populaire, le wax, ce tissu coloré dont on fait les pagnes, n’est pas d’origine africaine. C’est un tissu fait en Europe que le continent africain a par ailleurs massivement adopté.

Authentique 1, une photographie de Moridja Kitenge Banza, Montréalais d’origine congolaise, témoigne aussi de ce métissage accompli au fil des siècles. Le titre de la photo fait référence à la volonté de l’ancien dictateur congolais Mobutu, qui prêchait, à la fin des années 1960, le retour à l’authenticité culturelle africaine. C’était l’époque du « abacos », pour « à bas les costumes », raconte l’artiste. Premier cliché d’une série de trois, Authentique 1 montre Moridja Kitenge Banza assis sur un banc dans son jardin de Montréal, habillé d’un costume sur fond de pagne de wax, sous l’icône religieuse d’un Christ affublé d’un masque africain.

Parallèlement à cette exposition, le MBAM présente Nous sommes ici, d’ici, un projet lancé par le Musée royal de l’Ontario, qui « remet en question les préjugés sur la condition des Noirs au Canada ». L’exposition porte le titre d’une oeuvre de Sylvia Hamilton, qui porte sur l’esclavage et le commerce dans l’histoire du Canada. Shana Strauss, Américaine d’origine vivant à Montréal, a représenté pour sa part son ancêtre Leti, une femme qui organisa une rébellion contre les colonisateurs allemands en Tanzanie. Il fait voir aussi la sculpture et la photographie d’Esmaa Mohamoud, montrant un sportif portant un voile de chaîne, qui propose une réflexion sur l’exploitation et le contrôle des corps des hommes noirs.