Un monde en points et en questionnements chez Bharti Kher

Bharti Kher, «An Absence of Assignable Cause», 2007
Photo: Maegan Hill-Carroll Bharti Kher, «An Absence of Assignable Cause», 2007

Des points, il y en a à la tonne dans la nouvelle exposition de la fondation DHC/ART. Des points rouges, noirs, bleus, de toutes les couleurs en fait. Alignés ou superposés, rarement isolés, ils sont petits, ou gros, voire monumentaux, comme ceux qui recouvrent les fenêtres du bâtiment donnant sur la rue Saint-Sacrement.

L’exposition consacrée à l’artiste britannique exilée en Inde, Bharti Kher, ne s’intitule pas pour rien Points de départ, points qui lient. C’est que Kher a fait du point, et plus précisément du bindi, son matériau et son sujet de prédilection. Sur les 36 oeuvres réunies dans les deux édifices de la DHC, à peine une dizaine n’en ont pas, de bindis.

Le bindi ? Ce mot dérivé du sanskrit, signifiant point ou goutte, désigne le symbole à base de poudre de curcuma que les Indiennes (et parfois les Indiens) tracent sur leur front. Le rituel a plus d’un sens, entre l’affirmation d’un état social (le mariage) et l’affiliation à une croyance spirituelle (le troisième oeil).

Photo: Guillaume Ziccarelli Bharti Kher, «Mother and Child», 2014

Issu d’une vieille coutume dans ce pays aux multiples religions, le bindi d’aujourd’hui n’est plus seulement maquillage. Commercialisé sous la forme d’un feutre autocollant, il se vend sous diverses grandeurs, couleurs, et même en plusieurs formats (pas seulement rond).

Coller un bindi sur son front découle autant du geste identitaire que de la mode. Bharti Kher exploite la double connotation. Dans la pratique de cette Londonienne née de parents indiens, arrivée à New Delhi à l’âge adulte, il est beaucoup question d’appropriation. Appropriation d’une culture, appropriation d’un objet… et détournement.

Si le bindi commercial remplace une poudre, chez Kher, c’est la peinture qu’il simule. Il devient matériau artistique pour travailler les surfaces, les recouvrir et créer des compositions abstraites. Au premier regard, ses oeuvres ont une forte dimension décorative. Elles dépassent néanmoins ce stade.

Nés d’un exercice presque maniaque consistant à coller un bindi après l’autre, les grands tableaux Heroides (2016) qui ouvrent l’expo, ainsi que ceux qui suivent dans une autre salle, ont davantage à voir avec le travail artisanal qu’avec la production industrielle. Les imperfections des lignes tracées, ou leur irrégularité, placent aussi cette nouvelle peinture loin du hard-edge des années 1950 et 1960 auquel on pourrait les associer.

Malgré leur apparence, ces oeuvres non figuratives sont narratives — le titre Heroides évoque les poèmes épistolaires d’Ovide. Mais ces récits sont exprimés dans une langue à la portée seulement de leur auteure. « [C’est] un texte comme un code morse que j’aurais créé. Je peux parler en code, je peux parler en secret », a-t-elle déjà dit en entrevue avec Sculpture, revue éditée aux États-Unis.

Entrer dans un monde différent

Photo: Claire Dorn Bharti Kher, «Pause, alt, delete», 2013

Tous ces troisièmes yeux font que ces oeuvres nous parlent néanmoins, expliquait Bharti Kher lors de la visite de presse de l’expo. Le dialogue imaginaire ou métaphorique prend une dimension politique dans la série Points of Departure (2018). Ici, la surface est celle des cartes géographiques de 1947, année de l’indépendance de l’Inde.

Disposés de manière variée d’une feuille à l’autre, les bindis des Points of Departure invitent à une relecture du passé impérialiste. Un peu comme l’a fait ici Nadia Myre en recouvrant de perles la Loi sur les Indiens, Kher cherche à renverser l’ordre et à critiquer cette norme jamais contestée de représenter l’Europe en haut d’une mappemonde.

Bharti Kher ne réalise pas que des oeuvres murales. Ses sculptures ou installations reposent aussi sur l’approche ready-made, sur des objets récupérés, comme des mannequins (l’oeuvre Mother and Child, 2014), des escaliers en bois ou des saris, étoffe féminine traditionnelle. Elles sont plus littérales cependant, notamment dans le cas d’une série de figures intitulée Portrait.

Kher s’est à l’occasion prêtée au travail de moulage. L’expo en donne deux exemples, dont The Half Spectral Thing (2016), qui présente la tête de la mère de l’artiste sur une colonne en guise de corps. C’est un portrait à la manière de ceux de David Altmejd, entre le visage familial et la figure générique.

L’oeuvre la plus forte semble cependant en rupture avec tout le reste. De nature réaliste, même hyperréaliste, Six Women (2013-2015) est un moulage de six femmes assises, entièrement nues, sans même un bindi sur le front. Visages fermés, cernés, mains sur les cuisses, en attente, ce portrait de groupe est celui de prostituées.

Pour Bharti Kher, comme pour la Mexicaine Teresa Margolles dans un autre contexte, traiter de cette communauté, travailler avec elle, c’est casser le moule d’une industrie, c’est redonner une identité à chacune de ces femmes. Le seul geste artistique ne permet pas de corriger les tares de la société. Mais il renverse un peu l’ordre des choses, bien que les femmes demeurent, ici, esclaves de leur rôle de modèles.

Les bindis, autant les petits que les monumentaux de l’oeuvre Cipher (2018), réalisée pour les fenêtres de la DHC, et les sculptures de Kher, littérales ou non, sont une invitation à entrer dans un monde différent.

Points de départ, points qui lient

De Bharti Kher, à DHC/ART Fondation pour l’art contemporain, 451 et 465, rue Saint-Jean, jusqu’au 9 septembre