Historiques bricoleurs

Serge Murphy, «Gigue ô ma frégate» (1988)
Photo: Paul Litherland Serge Murphy, «Gigue ô ma frégate» (1988)

Il y a 20 ans, presque jour pour jour, prenait fin Les Bricolos, une de ces expositions charnières, inoubliables. Elle aura été surtout marquante pour le centre Clark, qui l’a présentée. Mais Les Bricolos respirait une spontanéité contagieuse qui a aussi contribué à bâtir l’art actuel québécois.

Il n’y a qu’à se repasser la liste de la vingtaine d’artistes. Altmejd, Beauséjour, Blass, de Broin, Grandmaison sont à leurs débuts, même pas trentenaires, ou tout juste. Une génération inventive a été propulsée là, dans l’édifice du centre-ville qu’occupait Clark, bien avant l’époque du Mile-End.

Photo: Paul Litherland Gilles Mihalcean, «L’anxiété» (1971)

« David Altmejd, ‘stie, c’était son premier show ! » se souvient Nicolas Baier, qui avait monté l’exposition avec son complice Emmanuel Galland. Eux-mêmes artistes en début de carrière, mais déjà lancés — deux ans plus tôt, ils faisaient partie de l’exposition mal reçue De fougue et de passion du Musée d’art contemporain —, ils signaient avec Les Bricolos une sorte de manifeste anti-establishment.

« Les Bricolos n’était pas un procès de De fougue et de passion », précise Emmanuel Galland. Faire mieux avec moins était cependant leur motivation.

Baier et Galland ne se présentaient pas en commissaires, mais en « commis au service des artistes ». Ils appelaient à du fait-maison, sans complexes et en liberté. « On était des faiseux. On n’avait pas besoin de parler longtemps », résume Nicolas Baier, qui regrette presque cette époque de tous les possibles.

Le duo en avait contre le trop grand sérieux du milieu et contre un art conceptuel trop froid. Dans leur brûlot intitulé (P)rions un peu, ils s’en prenaient à « cette communauté de goût qui fonctionne comme une centrifugeuse » et clamaient un « Halte à la sinistrose ! ». « Nous nous réclamons d’une pratique jouant d’astuces […] d’un art de bric et de broc, écrivaient-ils. Prêtons serment : oui à une notion de plaisir dans le faire et dans le voir. »

Laboratoire d’idées

Photo: Paul Litherland Corine Lemieux, «Médium saignant» (1996)

« C’était impeccable comme argument. Il affirme la fabrication manuelle des arts visuels », juge Mathieu Beauséjour, qui avait proposé une « manifestation plastique » en plâtre à son Survival Virus de survie, projet avec des billets de banque lancé en 1991.

« Les Bricolos ont eu un véritable effet projecteur, avec son ton manifeste, un accrochage à faire rougir les meilleurs commissaires et des oeuvres toutes plus étranges les unes que les autres, en transformation de matière, d’idées et de langages », dit-il.

Pour Michel de Broin, le fait que deux artistes « aient bricolé » l’expo donnait le ton. « L’idée derrière le bricolage est de ne pas laisser ça à des spécialistes, à une époque où la production capitaliste et la division du travail complexifient les processus de fabrication », estime celui qui aime corrompre systèmes et normes. Son intervention sur le calorifère de Clark lui est chère : elle lui a permis de tester l’idée de la fuite d’eau, qu’il reprendra souvent.

Luce Meunier, une des rares femmes des Bricolos (elles étaient cinq), ne renie aucunement Tapis gazon, une peinture… destinée au sol. Bien que « naïve » à l’époque, elle considère que son oeuvre « s’inscrit dans la logique de [s]es recherches plastiques et dans le plaisir à manipuler la peinture ». « Ces préoccupations sont toujours au coeur de ma démarche », dit-elle.

L’actuelle responsable des expositions à Clark, Corine Lemieux, était encore aux études en 1998. Elle ne croit pas que Les Bricolos aient plus marqué le centre que d’autres expos qui suivront. Mais pour elle, elle aura été importante : « J’ai su que j’appartenais à une communauté. »

Un futur, ensemble

Michael A. Robinson en donne la meilleure synthèse : avec Les Bricolos, « nous avons en quelque sorte bâti notre futur ensemble ».

Clark existait depuis dix ans, davantage si on remonte jusqu’à Le musée temporaire : onze jeunes artistes exposent dans leur atelier (1985). Contrairement à cet événement précurseur ou à De fougue et de passion et ses 22 jeunes, Les Bricolos rassemblait plus d’une génération.

Si elle a été une plateforme pour plusieurs débutants, elle incluait aussi des artistes expérimentés, à l’instar de Pierre Ayot (décédé en 1995), Cozic, Gilles Mihalcean ou Serge Murphy.

« Il y avait un fossé entre les générations. C’était peut-être du vent, mais il nous était capital de créer des relations. Une collectivité a pris forme, qui s’est côtoyée après ou pas, mais on pouvait dire que nos anciens ne sont pas très anciens et qu’on vit tous la même chose. C’était surtout ça », croit Emmanuel Galland.

Serge Murphy se souvient bien de ces gens qui se connaissent et ne se connaissent pas, lui qui retrouvait l’esprit des années 1970. Mais ce dont il aime se rappeler, c’est que Les Bricolos était « une expo de résistance », peu passéiste.

« Elle était ancrée dans le présent, lié aux technologies qui s’annonçaient. Les objets tenaient du ready-made, du surréalisme, et prolongeaient une manière de faire très québécoise, simple », dit-il.

Les Bricolos ont marqué la fin du XXe siècle, une époque, faut-il rappeler, qui a aussi vu naître BGL et combien d’autres bricoleurs.