«Qui parle?/Who Speaks?»: l’art de se faire entendre

Vue de l’exposition «Qui parle?/Who Speaks?» avec, de gauche à droite, «Mount Rundle», de Jo-Anne Balcaen, 2014, et «Fifty Minutes», de Moyra Davey, 2006.
Photo: Paul Litherland / Studio Lux Vue de l’exposition «Qui parle?/Who Speaks?» avec, de gauche à droite, «Mount Rundle», de Jo-Anne Balcaen, 2014, et «Fifty Minutes», de Moyra Davey, 2006.

Dans l’exposition intitulée Qui parle ?/Who Speaks ? la commissaire Katrie Chagnon nous invite à explorer des œuvres récemment acquises par la galerie Leonard et Bina Ellen. Ces œuvres abordent à leur manière — que l’on qualifierait de postmoderne — la notion d’engagement artistique. Voilà un terrain glissant…

Comment un artiste peut-il faire un art vraiment engagé et qui surtout mobilisera ses spectateurs ? Simplement en abordant des sujets politiques et sociaux ? Plusieurs des œuvres présentées le font. Par exemple, la vidéo Seraphine, Seraphine de Krista Belle Stewart parle de l’aliénation des autochtones. Mais n’est-on pas en train de prêcher à ceux qui sont déjà en accord avec ces valeurs ? A-t-on déjà vu des cohortes de visiteurs entrer dans une expo et en ressortir avec des idées totalement différentes ?

Voilà une problématique délicate, surtout en ces temps où l’opinion publique est très polarisée. Nous assistons à la fois à une évolution majeure des mentalités en ce qui concerne les questions identitaires autochtones, féministes, sexuelles, mais aussi à un backlash sans précédent.

Serait-ce plutôt par la forme que l’art peut s’engager et déranger son spectateur sur le long terme ? À cet égard, l’art moderne n’a-t-il pas montré une certaine efficacité ? Mais de nos jours, la rupture avec les conventions artistiques provoque-t-elle encore ?

Cette expo propose une autre direction. La meilleure façon de faire un art engagé serait de réaliser des œuvres qui amènent le spectateur à prendre conscience qu’une représentation est toujours un discours construit selon un point de vue.

Voilà qui pourra sembler une idée complexe. Mais cela est plus simple qu’il n’y paraît. Cette expo montre simplement des œuvres qui mettent en scène leur processus de création.

L’œuvre conceptuelle Magazine Piece (1970-2018) de Ian Wallace souligne cela avec efficacité. Wallace a élaboré une « instruction piece », une œuvre toujours à refaire, un schéma de création à réaliser et à « interpréter » par chaque installateur lors de chacune de ses réitérations.

Cette fois-ci, c’est le stagiaire curatorial Chris Gismondi qui a procédé à l’installation-réalisation de cette pièce. Depuis 1970, cette œuvre invite son installateur à prendre un magazine à grand tirage et à en exposer le contenu selon une structure séquentielle prédéterminée. Dans des présentations précédentes, ce fut la revue Look qui fut employée. En 1970, les pages de ce magazine traitaient d’une fusillade dans l’Université d’État de Kent en Ohio, ce qui avait entraîné une grève et des manifestations auxquelles participèrent plus de quatre millions d’individus.

Cette année, on utilisa un numéro du TIME traitant des « briseurs.ses de silence » contre les agressions sexuelles. Cette pièce souligne comment toutes les œuvres d’art dépendent d’un contexte historique qui en teinte l’interprétation.

La vidéo Fifty Minutes de Moyra Davey montre quant à elle une femme discutant de la nostalgie et, grâce à la psychanalyse, aux raisons de sa fascination pour cette émotion. Mais Davey expose aussi comment le concept de nostalgie est plus que personnel, totalement construit par notre époque. Dans cet esprit, et dans celui de la pensée de Judith Butler, les œuvres de Suzy Lake montrent comment l’identité sexuelle est une construction, une performance quotidienne, en quelque sorte.

Qui parle ?/Who Speaks ?

Commissaire : Katrie Chagnon, galerie Leonard et Bina Ellen, jusqu’au 21 avril