Le monde secret de Daniel Barrow

«The Descent» de Daniel Barrow, 2018
Photo: Paul Litherland «The Descent» de Daniel Barrow, 2018

Il est rendu banal que les choses les plus intimes de la vie soient rendues publiques et partagées sans vergogne. Le travail de Daniel Barrow, que présente le Centre Clark dans une exposition qui se termine aujourd’hui, fait oeuvre de résistance face à ce phénomène. La facture faussement surannée de sa production n’est qu’un des facteurs octroyant à l’ensemble un ton de la confidence qui dispose à accueillir la gravité du propos et son ancrage bien personnel à l’artiste.

D’adoption montréalaise, le Manitobain d’origine a fait des apparitions rares ces dernières années, dont la plus récente, datait de 2017, à la Galerie 3 de Québec, qui le représente. L’actuelle exposition propose des oeuvres inédites, des sculptures murales proches du cabinet de curiosités. Elles engagent sur des voies nouvelles la pratique en dessin pour laquelle l’artiste s’est démarqué il y a environ 10 ans, de concert avec quelques congénères des Prairies.

Fait lauréat du prestigieux prix pancanadien Sobey en 2010, Barrow a été découvert par le public montréalais lors de performances au Musée d’art contemporain de Montréal et à la galerie SBC. L’artiste devenait le narrateur en direct de récits fantastiques, un brin scabreux et lubriques, qui évoluaient au son de sa voix ou de fragments d’image sur acétates glissés sur un rétroprojecteur. Chez Clark, le conteur est toujours présent et les amorces d’histoires pullulent.

Récits intimes

Photo: Paul Litherland «Mirror», Daniel Barrow, 2018

Le tout se présente sous des dehors polis empruntés au style victorien. La joliesse des motifs décoratifs va de pair avec la délicatesse des finis, parfois satinés, qui accumulent les détails ouvragés en épousant la forme de jeux pour enfant, tels les avions en carton assemblés et les poupées de papier avec tous les articles de leur garde-robe. Plusieurs allusions aux contes de fées ponctuent les oeuvres avec des silhouettes de personnage coiffé d’un fichu et de miroirs tendus. La combinaison des deux agit d’ailleurs comme interface, séparant le public d’une cache, depuis laquelle l’artiste a sporadiquement brandi des marionnettes pendant l’exposition.

Attractif et interpellant, le travail invite à le fouiller du regard. Les sculptures murales en forme d’escalier en pyramide et les dessins sur papier sont d’ailleurs évocateurs des surfaces choisies pour s’exposer au grand jour, comme les présentoirs de vitrine ou les façades de temples recouverts de hiéroglyphes. Cette propension à étaler, voire à parader, est simultanément refrénée par une retenue qui fait la force indéniable de ce travail où les tensions se multiplient finement.

La charge décorative dévoile peu à peu son contenu encodé, souvent très intime, de scènes de sexualité, de phobies ou d’obsessions inavouables. Plusieurs images sont des métaphores de l’inconscient dont le verrou est désamorcé ; portes de garde-robe entrebâillées, mécanismes ouverts et récurrence maniaque d’un motif suggèrent en autant de façons la délivrance de réalités latentes. Ailleurs, des socles se transforment en refuge à souris où des pièges les attendent. Avec sa palette de pastel, l’ensemble est doucereux, mais les rehauts acidulés et un voile terne apportent quelque chose de grinçant et de sale.

Ambiguïté

La propreté, voulue et projetée, s’impose comme un leitmotiv de cette production avec le motif du rouleau de papier de toilette qui renvoie à des gestes de préférence gardés pour soi, dans l’intimité de son hygiène corporelle. Or, le papier en rouleau, sous des apparences parfois de gracieux rubans et de tapis, devient le précieux support à des poèmes et à des slogans à saveur revendicatrice. Toutes les surfaces sont d’ailleurs susceptibles de porter des messages à lire, comme la tapisserie et sa discrète répétition de « xy » ou la porte en miniature d’une sculpture arborant « Protect Trans Youth ».

En filigrane, le non-binarisme caractérise profondément le travail de l’artiste qui détourne les dispositifs et les conditionnements sociaux qui préconisent l’inverse. Dans une vidéo parodiant les produits miracles vendus à la télévision, Barrow imagine un saint Dominic ayant la forme d’un crayon magique qui corrige la langue, éclaire le monde de sa lumière ou masse le cou. Les correcteurs de conscience et les « dicteurs » de comportements semblent autant relever de la religion, des jeux pour enfants, de la publicité que de la technologie.

L’artiste se joue aussi des conventions artistiques. Au dessin, qu’il a souvent pratiqué hors cadre, il donne maintenant des allures de sculptures. Cette ambiguïté recherchée entre les disciplines artistiques est résumée dans un étrange objet sculpté qui a la forme d’un pied et qui range nettement des articles pour créer pinceaux, crayons et pastilles de couleurs. Entre usage et création, l’oeuvre renvoie au faire de l’artiste et à la discipline cachée de sa pratique. C’est l’assise singulière d’un travail d’une grande sensibilité.

At First I Thought It Was a Mannequin

De Daniel Barrow, au Centre Clark, 5455, avenue de Gaspé, local 11, à Montréal, jusqu’au 7 avril