Michael Blum sur les traces de l’«underground»

Une sélection de revues «underground» trouvées par Michael Blum et présentées chez Artexte.
Photo: Paul Litherland Une sélection de revues «underground» trouvées par Michael Blum et présentées chez Artexte.

Il fut une époque, pas si lointaine, où les artistes qui vendaient beaucoup d’oeuvres étaient considérés comme commerciaux. De nos jours, dans ce que l’on nomme fallacieusement la scène internationale — en opposition au secteur « local » des « médiocres » artistes nationaux —, on surveille la cote des artistes vivants en les classant selon les prix atteints par leurs oeuvres. Dans cette mouvance du marché mondial dictant de plus en plus sa loi à l’histoire de l’art, où est donc passée la notion d’avant-garde ? Où sont donc, de nos jours, l’underground et les arts de la marginalité ?

Le milieu de l’art qui assume son anticonformisme est plutôt restreint de nos jours. Quelques rares lieux d’expositions, ici et là, ainsi que quelques revues indépendantes issues d’une mouvance DIY (Do It Yourself), nommées zines (magazines, fanzines, photozines, graphzines…) peuvent-ils encore vraiment revendiquer ce statut ?

Dans le cadre d’une résidence de recherche, l’artiste Michael Blum a plongé dans les archives d’Artexte pour y réaliser un long travail de redécouverte de revues underground publiées entre le début des années 1960 et la fin des années 1980. Il a fait plusieurs trouvailles. Vous y retrouverez les revues Sous le manteau et Véhicule de Montréal, Lubie du Saguenay–Lac-Saint-Jean, Body Politic et File de Toronto — cette dernière fut publiée par le collectif General Idea —, Centerfold de Calgary, Heresies de New York, Fanzini de Brooklyn… Vous y verrez aussi Allez chier, revue fondée par Yvan Mornard après que son magazine Sexus eut été saisi par la police. Le premier numéro, publié en mars 1969, offrait plusieurs pages à l’artiste Serge Lemoyne qui y posait quasiment nu.

Quel est le résultat de cette fouille ? Une simple mise en scène nostalgique pour une époque mythifiée après coup ? Une esthétique underground ? Une esthétique du fuck off ?

Michael Blum a réalisé une installation vidéo multiécran à partir de ces revues, que vous pourrez d’ailleurs consulter dans les locaux d’Artexte. Sur trois écrans, il exhibe des gros plans de textes et d’images de ces revues. Des publications qui faisaient une critique sociale parfois virulente, n’hésitant pas à utiliser un ton agressif, vulgaire, irrévérencieux. Elles sont le signe d’une époque militante qui revendiquait la diversité et la liberté sexuelles, mais qui dénonçait aussi la violence sexuelle en étant souvent féministe, un féminisme qui n’avait pas honte de son nom.

Vous y verrez un art qui s’attaquait au capitalisme, au système et à « notre propre irresponsabilité politique ». Un art souvent caricatural et antireligieux. Un art qui montrait beaucoup de corps nus et qui devait lutter continuellement contre le musellement politique. On est loin de la petite censure mal assumée par Facebook à propos d’oeuvres reconnues par l’histoire de l’art… Un art qui prenait position sur le statut socio-économique des artistes. Dans un des extraits de ses revues, on peut lire ces mots à moitié ironiques : « Créer ou l’art de vivre pauvre et malheureux. »

Grâce à ses gros plans, Blum met aussi en évidence la pauvreté de moyens utilisés par les créateurs de ces revues. Une esthétique et une typographie presque artisanales qui étaient en fait très libres. Nous sommes loin de l’esthétique qui, aujourd’hui, se veut professionnelle et qui est souvent d’un ennui incommensurable. Un art de l’appropriation et du travail collectif qui semble branché sur la spontanéité.

Voici une exposition qui pourra sembler un peu fragmentaire et morcelée. Mais Blum fait justement écho à la réalité de ces revues qui fonctionnaient par photomontages.

Ces revues seront certainement des sources d’inspiration pour notre époque, elle aussi aux prises avec des valeurs conservatrices et religieuses, avec un backlash réactionnaire violent. Le citoyen du XXIe siècle y a peut-être déjà trouvé des exemples à suivre, tel ce slogan qui reprend un certain élan depuis l’élection de Donald Trump : « Dont mourn. Organize. » Ne pleurez pas. Organisez-vous.

L’underground à la loupe

De Michael Blum, au centre Artexte jusqu’au 19 mai