Art et politique s’exposent à New York

Danh Vo, 8:03:51, 28.05.2009. Un des chandeliers accrochés dans l’hôtel Majestic, où furent signés en 1973 les accords de paix de Paris qui officiellement concluaient la guerre du Vietnam, pays d’origine de l’artiste. Vo explique que ces objets décoratifs sont «désignés pour vous faire oublier, pour vous amener à abandonner votre tristesse».
Photo: David Heald, Solomon R. Guggenheim Foundation Danh Vo, 8:03:51, 28.05.2009. Un des chandeliers accrochés dans l’hôtel Majestic, où furent signés en 1973 les accords de paix de Paris qui officiellement concluaient la guerre du Vietnam, pays d’origine de l’artiste. Vo explique que ces objets décoratifs sont «désignés pour vous faire oublier, pour vous amener à abandonner votre tristesse».

Le ton est encore très politisé en ce début de 2018 dans les musées d’art à New York. Faut-il y voir une réaction à notre monde contemporain ? Sans doute, même si toutes les expositions n’ont pas le même impact. La Biennale du Whitney Museum l’an dernier avait soulevé bien des questions, en particulier d’ordre racial. Cette année, la réputée Triennale d’art contemporain du New Museum est quant à elle un échec majeur. Placée sous le signe de l’engagement, elle ressemble à une révolution de salon avec des oeuvres presque touristiques, plus décoratives que mobilisantes. Pourtant, les commissaires de cette quatrième Triennale avaient parcouru le monde afin de trouver des créations traitant entre autres du colonialisme et du racisme institutionnel.

Photo: 2018 Artists Rights Society, New York / VG Bild-Kunst, Bonn Max Beckmann (1884-1950), Autoportrait au cor, 1938

Ils n’avaient pas à aller si loin… Juste en face de ce musée, à l’International Center of Photography (ICP), sans tambour ni trompette, une exposition sur l’incarcération et la dépossession honteuses de 120 000 Américano-Japonais durant la Seconde Guerre mondiale trouble bien plus. Les photos prises à cette époque par Dorothea Lange, Ansel Adams et Toyo Miyatake — qui lui-même fut placé dans un camp de détention — créeront un sentiment de révolte et une réflexion bien plus forts.

Photo: National Archives and Records Administration Une image tirée de l’exposition Then They Came for Me: Incarceration of Japanese Americans during World War II au International Museum of Photography. Clem Albers, Arcadia, California, 5 avril 1942.

À l’ICP, le parcours se poursuit avec l’oeuvre d’Edmund Clark qui, depuis dix ans, travaille sur la réponse du gouvernement des États-Unis au terrorisme. Avec des images de la prison de Guantánamo et des documents sur les prisons secrètes de la CIA. Ce questionnement sur les liens entre art et politique est aussi développé à la Neue Galerie, où est présenté Before the Fall : German and Austrian Art of the 1930s. Une présentation qui montre l’intelligence et la grandeur des artistes, comme Max Beckmann, Otto Dix ou Max Ernst, en cette veille d’apocalypse de l’entre-deux-guerres. Une expo qui nous confronte aux limites de l’art, à l’impuissance de la création et même de la raison devant la folie du monde. Car ne nous leurrons pas, l’art ne peut pas grand-chose quand la bêtise de l’homme se déchaîne. Il peut juste incarner un dernier cri de dignité.

Danh Vo et la mémoire du monde

Mais c’est sans nul doute la rétrospective au Guggenheim de l’artiste danois Danh Vo, originaire du Vietnam, qui est à retenir en cet hiver qui n’en finit plus (et je ne parle pas que des conditions climatiques). Son art permet de sortir de la littéralité de l’engagement artistique trop transparent.

Vo sonde les liens symboliques qui existent entre les actions posées dans ce monde et les objets qui les ont entourées ou permises. Ces objets gardent-ils des traces et des leçons des événements dont ils ont été les « témoins » ? Vo a une démarche qui s’apparente à celle de la Québécoise Raphaëlle de Groot, qui, pour son projet Le poids des objets (2009-2016), avait demandé à des individus de lui donner — de se libérer — d’objets qui incarnaient une forme de fardeau.

L’artiste danois exhibe comment certains objets perpétuent des valeurs. Il souligne comment l’impérialisme européen a su implanter dans des cultures étrangères des objets qui lui étaient inconnus. Il en est par exemple ainsi de ces poteries de Tavalera placées par Vo dans tout le parcours du Guggenheim, poteries qui furent importées par les Espagnols au Mexique. Vo a fait décorer ces faïences avec des motifs élaborés par le graveur belge Théodore de Bry (1528-1598) figurant les « conquistadors traitant brutalement les indigènes ainsi que les actes de mutilation et de cannibalisme pratiqués sur les colons ».

Vo travaille aussi par collages de fragments de statues afin de signaler comment les cultures plus modernes s’approprient, détournent des cultures plus anciennes. Ici, un sarcophage romain se poursuit dans le corps d’une Vierge Marie du XIVe siècle. Cet artiste nous dit aussi comment les artefacts historiques sont une illusion de mémoire et d’engagement envers les sujets qu’ils incarnent. C’est là le triste constat que pose cette démarche. L’humanité est sans profonde mémoire, incapable de ne pas répéter ses erreurs qui ont pourtant laissé des traces.

Expositions

Then They Came for Me : Incarceration of Japanese Americans During World War II / Edmund Clark : The Day the Music Died

International Center of Photography, jusqu’au 6 mai.

 

Before the Fall : German and Austrian Art of the 1930s

Neue Galerie, jusqu’au 28 mai.

 

Danh Vo : Take my Breath Away

Musée Guggenheim, jusqu’au 9 mai.