Un écrin tout désigné pour Numa Amun

Numa Amun, «L’une des nombreuses demeures» (2013). Vue dans l’église du Très-Saint-Nom-de-Jésus.
Photo: na Numa Amun, «L’une des nombreuses demeures» (2013). Vue dans l’église du Très-Saint-Nom-de-Jésus.

Les expositions de Numa Amun sont aussi rares que recherchées, un rythme maintenu au fil de 20 ans de pratique. Celle en cours ne dément pas cette tendance due au travail de longue haleine lié à la technique de l’artiste et au dévouement maniaque avec lequel il prépare ses apparitions publiques. Il a de plus cette fois trouvé un écrin singulier pour sa production, l’église du Très-Saint-Nom-de-Jésus dans Hochelaga-Maisonneuve.

Les particularités de son art s’incarnent dans une peinture acrylique sur toile qui est à la frontière de l’abstraction et de la figuration. Souvent, il s’agit de figures humaines, entières ou en fragments, composées de fines rayures répétées qui, à leur tour, imbriquent d’autres motifs, des formes géométriques ou des chiffres. Le mystère de cette imagerie est rehaussé par une palette de couleurs non réalistes, des dégradés subtils de violet profond et de vert acidulé. À la différence des tableaux conventionnels, l’artiste maroufle ses toiles sur le mur et les encastre de sorte qu’elles fassent corps avec lui, dans une parfaite continuité.

C’est dire alors comment le contexte de présentation intervient dans la lecture de l’oeuvre. L’artiste a en général fait avec les conventions du cube blanc muséal, profitant de son dépouillement pour y figurer des oeuvres énigmatiques. Sa dernière exposition en galerie était de cet ordre, chez René Blouin en 2017, avec des personnages esseulés sur de larges pans vierges. Le contexte religieux d’aujourd’hui est donc exceptionnel, bien qu’il survienne après une première occurrence en 2004, dans la tour du clocher de l’église Nativité-de-la-Sainte-Vierge-d’Hochelaga.

Cycle de la vie

Déjà saisissante, l’expérience des oeuvres de Numa Amun se trouve décuplée dans cette église richement ornementée de style romano-byzantin. La proposition se tient en trois oeuvres seulement et se déploie du rez-de-chaussée de la nef au jubé supérieur, un parcours dont le plus grand des ravissements se trouve au terme de l’ascension. Sans souscrire à l’iconographie catholique, les oeuvres se prêtent sans mal à des connotations spirituelles en se nourrissant du contexte que l’artiste a intégré avec brio.

Photo: na Numa Amun, «Corps sombre» (2016). Vue dans l’église du Très-Saint-Nom-de-Jésus.

Il convient de taire ici le détail de ces oeuvres auxquelles d’ailleurs la documentation visuelle ne rend pas justice. Rien ne saura remplacer l’expérience de visu de leur intégration dans ce lieu au demeurant toujours ouvert aux cultes. L’artiste se réjouissait, si l’on peut dire, du hasard voulant que des funérailles soient célébrées le jour où s’ouvrait l’exposition. C’est que le corpus montré s’intéresse au cycle de la vie, de la naissance à la mort, et se rend de ce fait compatible avec les célébrations ou cultes tenus dans l’église.

Pour se laisser découvrir en plusieurs étapes, les oeuvres surtout invitent au recueillement. Le regard sur elles apprécie d’abord l’ensemble, y compris le contexte, puis doit se faire intime et parcourir avec attention les surfaces dévoilant progressivement, mais toujours partiellement, leurs secrets. Les compositions a priori tenues pour simples s’avèrent truffées de symboles dont la géométrie fait parfois écho aux motifs décoratifs environnants. L’activation de ces phénomènes de perception renvoie à la teneur, indécidable, de ce qui est rendu visible, et pour peu laisse affleurer des interprétations mystiques.

Patrimoine religieux

Numa Amun se garde bien toutefois d’imposer sa vision ou de parler de croyances. Libre à chacun de se faire son idée sur les oeuvres, lesquelles sont accessibles à des heures restreintes, en présence justement de l’artiste qui fait preuve d’un engagement entier dans ce projet de grande minutie. L’exécution lisse et délicate des peintures aura dans certains cas pris en atelier plus d’un an, et leur insertion dans le lieu jusqu’à deux mois. À la construction de murs sur mesure s’est ajoutée la restauration de composantes architecturales déjà présentes pour une incorporation plus aboutie du travail.

Complexe et singulière, l’exposition attire également par la bande l’attention sur le patrimoine bâti religieux québécois — qui traverse actuellement une véritable crise — et en particulier sur cette église notoire pour le quartier. Des travaux, dont certains restent à faire, l’ont récemment sauvée des ruines, assurant ainsi la place en son sein de l’imposant orgue de 1915, joyau reconnu de la maison Casavant Frères, et composante spectaculaire dans le parcours esquissé dans l’église. L’expérience de la puissante fragilité des oeuvres de l’artiste n’en est en somme que plus troublante.

L’abbé ouvre les portes de l’église

Sans la complicité de l’abbé Robert Allard, curé de l’église, ce projet n’aurait pas vu le jour. Ouvert aux arts pour son église, le curé a fait d’emblée confiance à l’artiste, suggérant même d’ajouter une oeuvre, Corps sombre (2016), aux deux initialement proposées pour le jubé. « Je tenais à ce qu’il y en ait une plus facilement accessible pour les gens qui ne peuvent pas monter », affirme celui qui n’hésite d’ailleurs pas à intégrer l’oeuvre dans sa liturgie. Il voit dans le « cristal profond » de la peinture une « présence interpellante », un « élément étranger qui contraste avec le reste par son minimalisme ».

Pour lui, la démarche de l’artiste est profondément spirituelle, un exercice de conscience tourné vers l’intérieur. « Nos artistes d’aujourd’hui ont des choses à dire. Il faut leur donner la parole et pas nécessairement au Musée d’art contemporain », pense-t-il aussi, convaincu que l’art actuel a sa place dans l’église, ce lieu où lui-même aime les samedis improviser à l’orgue.

Le temps que nous vivons n’est pas celui qu’on pense (Jean XXIII)

De Numa Amun. À l’église du Très-Saint-Nom-de-Jésus, 4215, rue Adam, à Montréal, jusqu’au 29 avril, les vendredis de 10 h à 17 h, les samedis de 10 h à 16 h et les dimanches de 11 h à 17 h.